Une tentative de blog à plusieurs mains. Pour réunir des trucs qu’on ne voudrait pas montrer à nos grand-mères mais qu’on prend plaisir à faire quand même.
Vous savez, ces trucs au fond d’une cave ou sous une couette, ces trucs qui nécessitent un sécateur, des allumettes ou de la vaseline, ces trucs chauds et humides, toujours meilleurs à plusieurs qu’en solitaire : se moucher dans ses doigts, dire des gros mots, jouer à touche pipi, disséquer le chat du voisin…et rire, évidemment.

28 décembre 2012

Les 100 derniers jours (par Lunatik)




Vous aimez les castors ?
Vous aimez (ou pas) la politique ?

Alors achetez, commandez, faites vous offrir (ou volez chez votre marchand de journaux habituel), le recueil des Cent derniers jours, aux Editions Zonaires.

Et retrouvez deux textes de Castor Tillon + un de Lunatik en cadeau bonus (sans frotter)




La 4e de couv :

"Au printemps dernier, en pleine campagne présidentielle, une trentaine d’auteurs se retrouvaient dans l’anonymat d’un bar virtuel avec l’idée de revisiter, cent jours durant, les clairs-obscurs du jubilé républicain. Depuis des années, on ruminait ferme sur la crise, le manque à gagner en temps de bonheur disponible était dans toutes les têtes et il y avait un peu partout cette envie de donner un peu d’ivresse aux attentes, d’instiller de la couleur sur les pages tristement convenues des discours officiels.
Ce furent cent jours d’effervescence littéraire et l’occasion de soulager le grimoire électoral d’une partie de son épaisse couche de fard. L’affaire fut réjouissante, jubilatoire, plébiscitée jusqu’au clap de fin, un jour de mai.
Ce livre rassemble une cinquantaine de ces « brèves de comptoir » ; des prises de parole incisives, impertinentes, parfois visionnaires, agrémentées de quelques dérives poétiques, d’un brin de mauvaise foi et d’une brassée de frissons romantiques, le tout relevé d’une bonne dose d’humour."

16 mai 2012

Trompette en fête : la fée Amphète (par Lunatik)

Nous l'attendions tous avec une impatience fiévreuse, le voici, le voilà, le recueil d'Arnaud Modat (alias Trompette Sournoise), déjà disponible chez l'éditeur Quadrature pour la modique somme de 15€ frais de port offerts.


La quatrième de couv', histoire de vous faire baver un peu :

Ces onze nouvelles ont été écrites entre 2006 et 2011, ce qui en dit long sur la propension de l’auteur à se laisser distraire par le moindre pigeon. On y rencontre des pièces d’échec qui s’engueulent, un type qui cherche la sortie sur la piste des auto-tamponneuses, un autre, au contraire, qui ne veut plus quitter l’autoroute, un psychopathe performant, de la guitare au coin du feu, une fée accroupie au milieu d’une forêt de jambes... Nombreux sont les textes qui prêtent à sourire, mais le recueil ne sera pas remboursé en cas de suicide au gaz. Certaines nouvelles peuvent contenir des résidus de cynisme et des traces de noisette, en quantités infimes.

Arnaud Modat est né à la fin des années 70, à la frontière du funk et du disco, mais à Douai. Artiste polymorphe non rentable, flegmatique, confus, égocentrique et sportif atypique, il vit aujourd’hui à Strasbourg. Il aime les échecs, marcher pieds nus sur le goudron chaud, distribuer des bouchons de vodka, le cheval d’arçon et Fanny. Il mourra probablement en 2054 (en février ou en juin, mais le huit), d’une intoxication au plomb, tout simplement.


Cette fainéasse de Trompette ne m'ayant pas encore envoyé mon exemplaire dédicacé que je lui réclame à cor et à cri depuis les calendes grecques, je ne peux rien vous en dire de plus.

4 mars 2012

Un tramway nommé désir (par Yunette)

Le front collé à la vitre derrière laquelle défile une cathédrale immuable éclairée de manière hétéroclite, compressée par ces corps que je ne connais pas, je songe. D’ordinaire je pesterais,  intérieurement du moins, je ressentirais ces coudes dans mes côtes, ces sacs dans mon dos, mains dans les poches pour surveiller mes pauvres biens.
D’habitude.
Pas aujourd’hui, aujourd’hui j’erre dans les méandres de mon esprit, cœur en vrac et corps en feu, envie qui me tenaille, m’envahit. Douceur…
Dans ce tramway qui file sans se soucier de moi, dans cette gangue humaine m’interdisant tout mouvement, je pense à peine, l’instinct parlant pour moi, le désir… Cette envie violente, cette vision de mains qui me saisissent, d’une bouche sur mon sein qui me happe et mord, être un figuier dont les fruits nourriciers libéreraient leur jus sucré, doux et suave…
Gémissement qui se perd dans la houle émanant de la marée humaine, heureusement, personne ne l’entend, ou si, peut être, je m’en fous. Mes paupières closes ne me laissent que la vision des événements passés et de cette phrase…
Cette phrase…

Les enfants sont des marionnettistes.

Une pensée fugace, échappée à voix haute, comme ça, naturellement. Vérité sortie de ma bouche, miroir des yeux d’une fillette. J’y pense encore tandis que je m’éloigne, emportant avec moi mon désir, mes envies, et son sourire.
Petite main s’agitant en réponse à la mienne, à mon tour d’étirer mes lèvres au souvenir de cette mignonette au visage poupin. Et pour cause !
De grands yeux noirs qui lui dévorent le visage, m’accrochent, me gardent, prisonnière. Nulle volonté de m’échapper alors, profiter, juste, de cet échange où les questions ne se posent pas.
Elle se penchait sur le côté, l’enfant dont j’ignore encore le prénom, et je faisais de même. Pantomimes miroirs, sourires échangés, rendus, offerts repris et redonnés. Cadeau.
J’ai tenté, parfois, d’aller à son encontre, de provoquer une dissonance, un mouvement différent du sien. En vain. Léger à coup en son sens, un regard clair, assuré, et je me pliais à sa volonté, revenant immédiatement dans le droit chemin. Le sien.
Elle décidait, j’obéissais. C’était l’ordre des choses. J’étais son jouet, son objet, fruit de ses désirs, et moi, moi, je n’étais que volontaire pour cette expérience.

On ne cède pas aux caprices !

Ce n’en était pas un, ou alors le mien. Je lui offrais mes gestes, pas grand-chose en somme, les gestes qu’elle exigeait. En retour, elle me confiait son sourire, son regard, son attention.
J’étais comblée.
Ou presque. Pour l’être tout à fait il eut fallu que j’aie d’autres yeux noirs en construction au creux de moi, un polichinelle dans le tiroir, une cartouche tirée ayant fait mouche…
Je n’ai pas bu et pourtant je divague, ivre de ces pensées où je me vois mère, marionnettiste pendue à mon bras, délirium tremens de la femme saoulée de n’être pas mère, images affluant à mon esprit où cet enfant aurait son regard…
Mon enfant.

Il y a longtemps que j’ai mis à la poubelle toutes mes espérances de maternité, ce rêve qu’ont les jeunes filles quand elles s’imaginent leur avenir, ce rêve qui se brise parfois quand quatre lettres font leur apparition en lieu et place d’un "sortez couverts"… Une fois suffit, comme pour faire un môme, j’ai juste tiré le mauvais lot.




Sombre pensée qui me vrille les tripes tandis que je broie la petite main qui est dans la mienne. Je n’ai pas perçu la foule qui s’écartait de moi en apercevant mes doigts tachés de pourpre enserrant cette menotte potelée. Je baisse les yeux en reprenant conscience du monde qui m’entoure, un sourire étire mes lèvres, doux, suave, bien amer aux yeux noirs qui me fixent, terrifiés. Perles salées qui  me semblent autant d’étoiles. Je suis fière d’être son jouet, j’incline la tête mais elle ne répond pas…

Je crois qu’elle a laissé ses fils près de la cathédrale, là où désormais des lumières tournoyantes s’affolent, là où activement, on tente de ranimer une femme aux yeux noirs.


24 janvier 2012

Pour que le plaisir m'habite (par Castor)

   Par un matin lumineux, et idéalement parti pour voir fleurir de nouvelles aventures idiotes, j’ai reçu, à mon vrai nom et à ma vraie adresse, un courrier strictement confidentiel d’un organisme inconnu de mes services. Le contenu en était doté, comme vous allez le voir,  d’une haute portée littéraire, et d’une méritoire intention de salubrité publique.


   Je vous épargne la suite de l’article, qui n’ajouterait rien de plus au frémissement retenu, mais que je devine jubilatoire, de vos zygomatiques. 

Bande de sacripants.
   
   Ce qui m’interpelle, tout de même, c’est que je viens tout juste d'emménager. Un peu plus, cette lettre arrivait avant moi, dites donc. Aussi sec, j’ai donc pris mon plus beau clavier, et torché à ce pourfendeur de la flaccidité une réponse digne de sa proposition, tant il est vrai que je ne rate jamais une occasion de faire le con, et que je ne laisse pas échapper, dans un but délibérément ludique, l’opportunité de partager mes supposées défaillances. Voici :
   
                  ...........................................................................................................

Monsieur Castor tillon                                                                              Bien Hêtre, le tant
3, rue du Barrage
10830 – Le Bien Hêtre

                                            
                                                Madame, Monsieur,


   En réponse à votre honorée du tant, j’ai le plaisir de vous annoncer que j’ai bien reçu votre courrier. Justement, à ce propos, je ne suis pas curieux, mais j’aimerais savoir par quelle sorte de miracle informatique ou autre il m’est parvenu. J’aimerais savoir, dis-je, qui vous a commu
niqué ma toute nouvelle adresse que même moi je n’en connais pas le détail exact. Attendez que je vérifie… Vous avez quand même fait deux fautes : une dans l’intitulé, et l’autre dans le nom de la rue. Mais ne vous inquiétez pas, la lettre est arrivée, hein.

   Oui, tout ceci pour vous dire que recevoir des conseils sur la façon de bander en société peut faire naître de la part de mes proches, sinon des doutes sur la bonne marche de mes fonctions vitales, au moins des allusions sarcastiques ou des supputations somme toute erronées (si si, erronées, je vous jure) sur mes capacités.

   Cerise sur le dildo, vous m’assurez qu’après la prise d’une de vos capsules, la sensation de ma meilleure expérience sexuelle sera multipliée par 10. Mais ma brave dame (ou mon brave monsieur), vous voulez ma mort ! Ma meilleure expérience a failli me coûter un pacemaker tout neuf. En ce qui me concerne, c’est un véritable attentat, et pas qu’aux bonnes mœurs.

   Pour en venir au fait et pour dire crûment les choses, je la trouve raide. J’aimerais bien – mais c’est vous qui voyez – que vous oubliiez mon adresse, et en contrepartie, je vous donnerai celle d’un pote (avec son accord) que je soupçonne d’indigence érectile : il reçoit plein de propositions comme la vôtre, mais il n’a pas mentionné votre entreprise.

   Sinon, je ne voudrais pas paraître guindé (pardon), et je vous promets qu’en cas de besoin, et après avoir épuisé mes réserves d’amidon, je me souviendrai de votre touchante sollicitude pour que le plaisir m’abite à nouveau, et peut-être que… Pourquoi pas, dans quelque dizaines d’années…

   Je vous prie d’agréer, Madame, Monsieur, l’expression de ma considération distinguée, malgré tout.


         Votre dévoué,


                                                    Castor tillon

                           ....................................................................................................

    Bon, j’avoue que j’ai menti : mon cœur est en parfait état, mais je voulais les faire déb… je veux dire culpabiliser un peu.
   N’empêche que je me demande quand même comment cette respectable maison de remise en formes a pu obtenir mon adresse. Je ne commande rien par correspondance, et encore moins les objets étranges qui pullulent certainement sur les sites de boules d’internet. D’ailleurs, je ne surfe pas non plus sur les sites en question, surtout parce que je n’ai pas de temps à perdre, hein, sinon je me laisserais peut-être tenter, mais en général, je préfère travailler dans le concret, au moins dans ce domaine.
   Puisque vous avez été sages, je vous rajoute une petite annexe :


   Il m’est arrivé d’avoir des maux de tête, de la tachycardie, et même des problèmes de vue, voire des nausées pendant un rapport (la grande Lulu, dans son excitation, me martelait la tête à coups de lampe de chevet), mais des diarrhées, merde ! C’est dégueulasse. Inenvisageable.



   Autrement dit, vous pouvez être la dernière des épaves et pochetronner éhontément avant l’absorption des pilules miracles, les seuls effets secondaires (y compris la diarrhée) énumérés au paragraphe précédent seront uniquement dus à l’alcool, et pas à ce merveilleux produit.
   J’ai jamais lu un tel ramassis de conneri-hi-hi-hies.

      Pardon.
                            Y a Castor chez le Q

10 janvier 2012

M@thilde est revenue (par Yunette)

Pas de Leitmotive pour moi cette fois, alors je vous fais part de mon oeuvre !

LE CIEL S’OBSCURCIT, L’ORAGE MENACE, MAIS BIZARREMENT MATHILDE EST SEREINE. APPLIQUÉE, LE SOURIRE AUX LÈVRES, ELLE FROTTE AVEC UN TORCHON DE CUISINE ROSE LA LAME TRANCHANTE D’UNE FEUILLE DE BOUCHER. Ce soir, c’est leur soir, leur moment de vérité. Elle va le rencontrer, enfin. La pensée la fait sourire, rien ne pourrait obscurcir cet instant, ces instants à venir, depuis le temps qu’elle en rêve ! Rien ne pourra les empêcher d’en venir enfin au concret, rien, ni personne, elle s’en est chargée.

Ils se sont rencontrés par hasard, au détour d’une page, mots croisés sur un forum quelconque. Reconnaissance de l’autre, de l’être, inconnus pourtant, mais déjà si proches. Cliché. Tellement courant, tellement banal… Les mots s’échangent, les pensées se partagent, on se confie, c’est si facile par écrans interposés, si terriblement aisé de se donner sans se voir, de s’accorder de l’attention. Rêve intense… Partition à quatre mains de la mélodie du cœur, frisson de l’interdit, désir de l’inconnu.

« Quoi de plus excitant pour une femme que de se sentir désirée et quoi de plus troublant chez l’homme qu’elle le lui dise ? » Il lui a dit ça ainsi, au détour d’une conversation, simple jeux, jeux de lettres et de mots, jeux d’amis. Et pourtant, ça l’a troublée. Une femme, devait-elle se sentir excitée, cela voulait-il dire autre chose ? Ses mots l’ont tenue à sa merci. Fiers et droits, gardant jalousement leur substance pour eux. Leurs mots, leurs lettres enlacées, entremêlées, offrant leur essence pour donner naissance à leurs êtres. Union, déjà.

Elle l’aime.

Elle le sait. Au plus profond de son Moi, elle en est certaine. Il est en elle, l’habite sans cesse, il a construit sa vie au creux de ses pensées, s’imposant naturellement. Sa place, il est à sa place, dans son cœur, dans son âme. Inscrit au fer rouge, taillé dans la masse. Il est.

Non, ils ne se sont jamais vus, pas même de photo échangée, rien. Pas qu’elle ne voulait pas, non, bien au contraire, elle l’a réclamé, plusieurs fois. Chaque fois il a argué que le mystère rendait la chose plus belle encore, que ce n’était pas de son image qu’il était tombé amoureux, mais d’elle entière, de son âme, sa beauté intérieure, sa façon d’être, ses mots, que la voir n’y changerait rien, qu’il ne l’aimerait ni plus ni moins, fut-elle mannequin, bossue ou cul de jatte.

C’en était presque vexant. Presque… Elle s’était fait à cette idée, pas tout à fait résignée puisque nombre de ses arguments trouvaient écho en son esprit. C’est vrai que c’était bien comme ça, que tout roulait, qu’ils rêvaient l’un de l’autre, des caresses qu’ils se donneraient bientôt… Bientôt…

Ce soir !

Oui, ce soir, enfin, elle serait sienne tout à fait, corps et âme. Depuis le temps qu’elle rêve de cet instant, il sera réalité. Des nuits humides, draps froissés, à s’oublier dans les bras de son époux, pensées indignes dirigées vers l’autre, l’habitant de ses songes… Ne plus même profiter de l’étreinte, incapable, gorgée de culpabilité et de pitié pour celui qui se perdait en elle, qu’elle aurait bien voulu aimer encore, un peu, beaucoup, aimer les deux, pourquoi pas !

Sauf que l’amant avait pris toute la place et l’allait prendre encore plus, dès ce soir…

Ombre au tableau… Elle n’a pas réussi à trouver le courage d’évoquer un prétexte pour son absence à venir, elle a dû utiliser une solution plus radicale… Définitive.

Les conséquences ? Elle y songera plus tard… Beaucoup plus tard, ou quand retentiront les sirènes, ou quand… Quand ? Quand.

Quand il sera temps d’y penser, si ce moment arrive à un moment où un autre… Elle ôte son tablier souillé puis se dirige vers l’escalier, elle doit prendre une douche, s’ôter les traces carmin incrustées dans sa peau, changer de vêtements et être fin prête pour le retrouver…

Une main tente de la saisir, faible, geste avorté dans un râle souffreteux, bientôt fini… la main est évitée, la flaque poisseuse en constante expansion également…

***

Il n’est pas venu.



Il n’est pas venu !

Mathilde, échevelée, revient chez elle, bien des heures plus tard, trempée par l’orage qui s’est déclaré, lavant les rues, les bâtiments, traversant ses membres tétanisés par l’horrible réalité, allant noyer ses os.

Il n’est pas venu…

La pluie s’est mêlée à ses larmes, l’eau du ciel lui a semblé si salée, horriblement amère… Que lui-a-t-il pris de croire en ses belles paroles, se laisser avoir comme une gamine amoureuse, comme une ado qui sourirait bêtement à un écran. Une conne ! Voilà ce qu’elle est ! Elle s’est laissée endormir, séduire, violer l’âme, posséder le cœur... Prête à lui offrir la seule chose qu’il n’avait pas encore d’elle, son corps, pour la vie.

Il… Il n’est… pas… venu…

Elle a joué le jeu, pourtant, s’assurant qu’elle ne serait pas dérangée par son mari, plus jamais, portant la tenue que son amant anonyme lui avait fait parvenir, se bandant les yeux une fois dans la chambre d’hôtel qu’il avait d’ores et déjà réservée, une fois assise au bord du lit, prête… Prête à l’accueillir, prête à rester aveugle tout le temps de sa présence, à s’offrir à lui quelle que soit son apparence, ses envies, ses exigences… Elle était déjà sienne et soumise, totalement.

Longue attente où elle s’est prêtée au jeu des sons, tentant de reconnaitre chaque pas, chaque bruit, s’imaginant chaque fois qu’il s’agissait de lui, immobile comme convenu, sans même oser remuer ses jambes qui commençaient à s’ankyloser, oubliant tout inconfort tant elle était en attente… Chaque petit courant d’air était un espoir de plus, sensation d’une caresse sur sa peau, rêve d’une main se posant, exacerbant ses sens plus encore…

Peut-être était-il là à l’observer ? Pensée qui l’a fait sourire, jouer des jambes, de sa cambrure, persuadée de lui offrir un spectacle des plus charmants… L’imaginer ici a fait passer le temps dans une torpeur étouffante, une moiteur constante jusqu’à ce qu’elle le supplie… Qu’elle le supplie de venir s’occuper d’elle, tout de suite, se surprenant même à lui ordonner de la toucher.

Six heures après son entrée dans la chambre, elle ôtait son bandeau, au comble du désespoir. Il n’avait pas bougé, il… Il n’était pas là. Il n’avait sans doute jamais été là, elle se l’était imaginé, espérant si fort que sa respiration avait résonné à son oreille, qu’elle avait cru sentir son souffle en son cou, sur sa peau, partout.

Folle…

Trop de questions se posent, trop d’interrogations se pressent aux fenêtres de son esprit plus tout à fait sain. Pourquoi n’est-il pas venu ? Qu’a-t-elle fait de mal ? Elle a obéi, suivant les consignes à la lettre… Pourquoi ? Pourquoi… Lui a-t-il menti tout ce temps ? S’est-il foutu d’elle ? A-t-il inventé ces sentiments qu’il éprouvait pour elle ? A-t-il joué avec elle ? A-t-elle été dupe d’un égoïste, d’un sérial lover ?

Pourquoi a-t-elle fait ÇA ?! Elle tombe à genoux près de son époux, jambes dans la flaque quasi crémeuse, se souciant peu de sa mise désormais. Il lui tourne le dos, elle le bourre de coups de poings, hurlant qu’il n’est qu’un faible, un lâche ! Qu’il s’est laissé faire, n’a pas su conserver son amour, se battre pour elle, lui prouver qu’il était mieux que l’autre, lui montrer qu’il l’aimait…

L’aimer à sa juste valeur…

Il n’a pas su survivre à ses coups, il l’a abandonnée, la laissant dans une situation inextricable, un maelström d’horreurs passées et à venir... Un lâche ! Un traitre ! Elle le hait, elle l’aime, elle le déteste de l’avoir laissée l’abandonner, lui échapper.

Deux lettres…

La main qu’elle a esquivée plus tôt a tracé deux lettres. Ses yeux tombent dessus, s’y accrochent, s’emplissent à nouveau de sel liquide, alors que la vérité s’imprime, s’inscrit, se tatoue sur son âme, réduisant son souffle à néant.

Elle saisit les silences installés dans leur demeure. Elle saisit les sourires tendres qu’il lui offrait quand elle lui accordait enfin un instant d’attention, ces sourires qu’elle ne supportait plus. Elle se souvient qu’il ne lui a jamais reproché le temps passé devant son écran, qu’il ne s’est jamais interrogé sur les personnes avec qui elle discutait, jamais.

Elle comprend pourquoi son amant lui paraissait si compatible, comment il faisait pour la connaitre aussi bien, terminer ses phrases à sa place comme l’aurait fait un vieil époux… Ce sentiment de l’avoir toujours connu, cette sensation intense… Cette inéluctable attirance… Et ce livre sur la table de chevet, quelques années plus tôt, un roman d’Alexandre Jardin, Le Zèbre, où l’époux écrivait des lettres d’amour à sa femme pour la séduire à nouveau.

Les caractères sont mal tracés, mais elle les reconnait sans peine, ce petit nom qu’elle donnait à son amant anonyme, « AA », et la flèche dirigée vers le corps roide sont assez clairs pour qu’elle comprenne, qu’elle comprenne tout, trop tard.

***

Mathilde court… Elle a récupéré la lame nettoyée plus tôt, elle n’a plus rien de serein… Elle court sous la pluie battante, les mèches plaquées sur son visage, sa jupe trop courte remontée sur ses cuisses qui n’ont pas su profiter des caresses du seul homme qu’elle a aimé…

Plus de larme, rien, elle est au-delà de la douleur. Incapable d’éprouver quoi que ce soit d’autre qu’un vide intense, que la sensation de perte irréparable.

Elle va les rejoindre ce soir, le rejoindre, celui que son cœur n’a cessé d’aduler, celui qui était sien et qu’elle est allée chercher ailleurs, folle qu’elle était de croire qu’un autre aurait pu mieux l’aimer. Lui, toujours lui, lui seul, l’unique, l’irremplaçable, son homme, son époux, son ami, son amant pas si anonyme que ça.

Le sien, le seul.

La voici en haut de la colline de leur premier rendez-vous, leur première soirée. Cliché encore, ciel étoilé, voiture garée et douceur de ses bras, de ses lèvres, frisson du premier contact, de ce qu’elle recherchait à éprouver encore, qu’elle a tué par amour pour lui-même…

Il est loin le temps de la tendresse, il est parti, définitivement.

L’instant arrive, elle va le faire, là, maintenant, les rejoindre, le rejoindre, ouvrir ses veines, trancher sa gorge, au choix, elle ne sait pas encore. Bras levés, elle hurle sa rage de n’avoir su les préserver. Mathilde a toujours eu le sens de la mise en scène. Son cri bestial se perd dans un roulement de tonnerre tout proche.

Tout proche…

Au bout de sa main droite, l’immense couteau et, dans le ciel, un éclair inquisiteur qui s’interroge sur ce morceau de métal accroché à un bout de femme détrempée, suintant déjà la mort qu’elle appelle à hauts cris. Désespérée. Le ciel s’interroge tellement qu’il vient tâter de la chose de son doigt électrique…

Une dernière caresse offerte par la vie, un clin d’œil ironique…

Fatal coup de foudre.