Une tentative de blog à plusieurs mains. Pour réunir des trucs qu’on ne voudrait pas montrer à nos grand-mères mais qu’on prend plaisir à faire quand même.
Vous savez, ces trucs au fond d’une cave ou sous une couette, ces trucs qui nécessitent un sécateur, des allumettes ou de la vaseline, ces trucs chauds et humides, toujours meilleurs à plusieurs qu’en solitaire : se moucher dans ses doigts, dire des gros mots, jouer à touche pipi, disséquer le chat du voisin…et rire, évidemment.

24 juillet 2011

La recette du castor aux câpres

Le Castor passe une dernière fois en revue l’agencement de son barrage, et sort au soleil qui le fait cligner des yeux et froncer son petit nez de cuir. Il fait chaud aujourd’hui, et la route va être agréable. Il n’a pas oublié de fermer l’eau, en arrangeant quelques branchages aux endroits stratégiques, et il laisse sa clef sous le pélargonium touffu qui pousse sur la rive. Sa vieille mais élégante voiture, une Fiat « Diva », l’attend pour l’emmener voir une jolie castorette qui habite bien loin de chez lui, à plusieurs centaines de kilomètres.

Le Castor, c’est moi, votre narrateur, et la jolie petite, c’est mon enfant adorée, le bonheur de mon existence, le tulle gras de mes br… mais j’anticipe, là.
Je monte dans mon véhicule et m’installe confortablement, en déployant soigneusement mon appendice caudal le long du dossier. Une queue de castor n’est guère pratique dans une auto, et je maudis au passage le bon à rien d’écrivain qui a choisi, on se demande au nom de quoi, cet animal pour avatar.
Sur la grande autoroute, au maximum de la vitesse autorisée, la Diva donne de la voix, et fait entendre son mélodieux contralto. Je n’ai pas encore besoin de carburant, aussi ai-je laissé passer l’aire d’Utral-Halat et sa station-service. Une autre aire, pause-pipi only, celle-là, apparaît à quelques centaines de mètres.

Et soudain, c’est le bordel.

Le contralto s’est brusquement mué en alto-bouffe, du genre qui a avalé de travers et vous régurgite tout dans une gerbe explosive. Un BAOOM terrible, et une épaisse fumée jaillit de sous le capot. En deux secondes, mon petit intérieur douillet s’est transformé en un sauna dément. Un fog brûlant fuse de sous le tableau de bord, tellement dense qu’il m’interdit toute visibilité, malgré les deux vitres latérales baissées. Ma patte arrière droite écrase aussitôt la pédale du milieu, mais un torrent d’eau bouillante déferle droit dessus ! Rupture de la durite du système de refroidissement, que des ingénieurs facétieux ont cru malin de placer directement au-dessus de la commande de freinage, pour des cascades – dans les deux sens du terme – réussies.

A 130 kilomètres à l’heure, pas question de lâcher les freins.
Outch outch outch outch. Du castor au court-bouillon, gentes Dames et hardis Messieurs. Manque plus que la sauce aux câpres. Généralement, c’est la raie qu’on prépare avec ça, et Dieu merci, l’aspersion s’est arrêtée sous les genoux. Un choc sourd, une brève sensation de vol plané (les véhicules de marque Fiat ne planent en effet que brièvement), et l’arrêt définitif, un peu rude.
— Nous venons d’atterrir sur l’aire d’Heureux-Pot, la température au sol est de 27 degrés Celsius, ce qui contraste avec celle de l’habitacle à 60… Couvrez-vous bien, et attention à la marche en descendant.
Je coupe le contact, avant que le reste du bazar ne me pète à la …
La vapeur et la fumée se sont dissipées. Par le pare-brise, seul le ciel apparaît. Ma parole, cette vieille trapanelle a vraiment décollé. En ouvrant la portière, je vois qu’il y a un mètre de dénivelé, et qu’il faut que je saute. Vite, ôter les baskets qui continuent de bouillonner et de fumer…
Je me suis éloigné de quelques pas, chaussures et trottinantes dégoulinantes à la main, et je contemple la scène, médusé. A cheval sur le rail bordant la route, la Diva laisse baller ses petites roues dans le vide. Détail marrant : j’ai serré le frein à main, avant de descendre. L’ensemble clignotant avant droit pendouille au bout d’un long câble, ainsi que diverses choses, sous l’avant de la voiture, qui ne devraient pas normalement pendouiller. Avec le liquide qui finit de s’écouler, l’ensemble évoque un tableau de chasse, le gros animal étripaillé rendant l’âme dans de douloureux soupirs.
L’intersection de l’autoroute et de la voie menant à l’aire est matérialisée par une glissière  de sécurité en forme de coin, à l’angle très aigu. L’appellation « de sécurité » est d’ailleurs carrément usurpée à cet endroit précis, puisque les malheureux qui n’ont pas d’idée bien définie sur la direction à prendre viennent s’y empaler sans rémission. C’est exactement ce qui me serait arrivé si un grand panneau de signalisation en plastique placé plusieurs mètres avant le rail n’avait servi de tremplin, afin que l’auto s’y pose avec la grâce d’une bouse sur un fer en U.

Ma patte (arrière) droite a pris une jolie teinte rose tyrien, ça clignote douloureusement, et il devient absolument urgent que je fasse quelque chose. J’hésite entre hululer à la lune, mais je ne peux pas attendre que la nuit tombe, entamer une danse de la pluie, ce à quoi mon pied se refuse catégoriquement, et me diriger vers les toilettes où je vois, d’ici, une petite fontaine.
Vingt mètres de clopinades plus tard, ce qui reste de ma guibolle trempouille dans le petit bac, l’eau fraîche l’inonde, et je pense, avec un rictus extasié, que je vais passer les deux prochaines décennies là, et peut-être même m’y construire un barrage, un vrai gros barrage de castor avec sa rétention d’eau pour la macération des papattes.  Avec l’écriteau : ne pas déranger avant la prochaine fonte des neiges, merci. Au loin, à la sortie de l’aire, la borne d’urgence orange me rappelle qu’il va me falloir affronter le bruit de la circulation et l’incompréhension de l’interlocuteur pour donner l’alerte. Pour avoir déjà pratiqué ces foutus téléphones d’autoroute, je sais qu’ils sont redoutables, et de facto, je redoute l’épreuve.
A mon grand soulagement, une camionnette de la sécurité autoroutière s’est arrêtée derrière la Diva empalée (ou empilée), et un jeune homme en descend. Il est arrivé drôlement vite. Probablement la bonne odeur de castor bouilli au glycol qui l’a attiré… A regret, je renonce à emmener le robinet avec moi, et vais à sa rencontre pieds nus, avec la désagréable impression de laisser dans mon sillage des empreintes d’herbe roussie et fumante.
Il est rigolard, le gars :
– Alors, on n’a pas su se décider pour la gauche ou la droite ? Mais pourquoi choisir le milieu ?
Je lui réponds d’un air morne qu’on passe son temps à prendre des décisions qu’on finit la plupart du temps par regretter. La discussion est partie sur un ton léger, ça me va, c’est mon terrain. Nous échangeons encore quelques idioties, jusqu’à ce que les gendarmes pointent leur nez. Ils vont être plus difficiles à dérider, ceux-là. En tout cas, ils n’auront pas à me cuisiner, c’est déjà fait, du moins pour le bas du corps.
Le-gendarme-en-chef, très courtois, écoute mes explications. Le mot explosion lui fait dresser l’oreille, mais je m'empresse de le convaincre que la sécurité nationale n’est pas en danger, et que jusqu’ici, je n’ai fait exploser que des radars. Avec la vitesse. Il n’a pas souri. Il faudra que je le tienne à l’œil, celui-là. Quoi qu’il en soit, il constate que je suis un castor sérieux, malgré tout, et m’épargne l’alcootest. Plus touchant, il insiste, malgré ma réticence, pour appeler les pompiers, mes brûlures l’inquiétant visiblement. Après tout, s'ils ont quelque chose pour éteindre ce genre de feu...
Voyons… tout le monde est là ? Véhicules jaune, bleu, rouge, et un autre muni d’un treuil : sécurité de l’autoroute, keufs, pompiers, garagiste-dépanneur. Sans oublier le fauteur de troubles à l’origine de cette remarquable manifestation. Il ne manque plus que la Garde Républicaine et le stand de saucisses-merguez. Une fête conviviale et riche en émotions, qu’on pourra finement baptiser : « Castor et factions », si vous voulez bien me pardonner cette ultime imbécillité.

Ce n’est qu’après avoir quitté l’autoroute dans ma grande voiture rouge, sanglé sur mon brancard, et les ripatons régulièrement arrosés à l’eau fraîche par un pompier attentionné, que je réalise que je n’ai pas acquitté le péage.

4 juillet 2011

Peau (3 - désirs encore) (par Açir Tanaka)

Pourquoi la farder ? Pourquoi la cacher ? Toute peau est délicieuse, chaque grain en est exquis – la différence en fait le prix : douce, glabre, velue, grasse, parcheminée. Rien ne saurait limiter l’extase de celui dont elle est la carapace, rien si ce n’est l’absence de toucher. Aussi, enlacez-moi avec volupté ! Avec murmures également, parlez-moi ! Dites-moi les choses que je veux entendre, charmez-moi, flattez mon ego et mon gland.
Que mes terminaisons se hérissent, érectiles, hérétiques, érotiques. Veines et artères circulent sous mon tégument, l’irriguent, l’irritent également de titillations hypothalamiques. Je suis le jouet de mon cerveau antique et – serait-ce folie ? – je m’y complais, je m’y vautre avec concupiscence.
De frotter nos peaux sourd ce parfum de stupre si caractéristique, celui-là même qui, à coup de phéromones et d’illusions, nous encourage à conclure, hélas irrémédiablement.

Émanation de l’autre, exhalaison, sueur
Plongeons enfin nos nez, incisifs vers nos reins
En moite gabegie – désempreints de nos peurs
Aisselle, aine, sexe, humons-nous tels des chiens !

Et sur la touffeur de l’épiderme, j’arrondis mes lèvres et souffle un vent léger et frais, produisant ainsi son naturel refroidissement éolien, si poétiquement nommé. Frissons. Désirs encore.