Une tentative de blog à plusieurs mains. Pour réunir des trucs qu’on ne voudrait pas montrer à nos grand-mères mais qu’on prend plaisir à faire quand même.
Vous savez, ces trucs au fond d’une cave ou sous une couette, ces trucs qui nécessitent un sécateur, des allumettes ou de la vaseline, ces trucs chauds et humides, toujours meilleurs à plusieurs qu’en solitaire : se moucher dans ses doigts, dire des gros mots, jouer à touche pipi, disséquer le chat du voisin…et rire, évidemment.

23 juin 2011

Question de point de vue. Vision 5. (par Yunette)

Elle est jolie. Toute jeune encore et la peau douce. Un peu de maquillage et elle serait parfaite. Pas grand-chose, un peu de fard, pour la rendre plus mûre, quelques couleurs, légères, sur les paupières, et basta. Rien de plus. Rien de moins.
Elle est jolie, vraiment. Des hanches pas encore tout à fait pleines, une poitrine qui appelle la main à s’y poser. Tout en elle appelle à la débauche. Un regard coquin, sans doute, et une bouche avec juste ce qu’il faut de pulpe pour qu’on y morde.

Ce qui a été fait d’ailleurs. Une toute petite trace, là, sur les lèvres. Sans doute faudra-t-il que l’on recherche quel rat a la moustache tâchée. Mais ça n’est pas mon travail. Moi, je suis là pour évaluer la marchandise. L’identifier.
C’est vrai, on ne peut pas se permettre de coller l’étiquette « putain » à une jeune étudiante, on ne peut pas non plus imposer à une jeune femme, l’âge d’une quinquagénaire. Mon estimation doit être parfaite. Comme son corps.

Elle est vraiment jolie. Ces marques sur ses hanches, sont celles de mains d’homme. Fermes, puissantes, qui assurent leurs prises. J’aurais fait de même à sa place, à lui. Être sûr qu’elle ne m’échappe pas. Et labourer.
Il l’a fait, labourer. J’ai trouvé des restes de lui à l’intérieur. Un peu de fluide vital, de celui qui la donne, la vie. Il l’a bourrée. Il l’a bâillonnée aussi, je le vois aux commissures de ses lèvres pleines. Déchirées. En haut et en bas, d’ailleurs.
Il a semé, dans les sillons creux, dans les vallons et s’est introduit partout. Elle a souffert. Pas tout de suite, l’analyse sanguine révèlera cela. Mais je n’ai pas besoin de ça, elle est encore moite. Il l’a fait souffrir, les larmes séchées sur ses joues en témoignent.

J’imagine qu’elle n’a pas eu le temps de comprendre. Sans doute l’a-t-elle séduit, sans doute s’est il laissé faire, sauf qu’il était prédateur. Sans doute s’est-elle fait séduire, à son insu, persuadée de mener la danse. C’était une allumeuse.

On pourrait lire ses derniers instants sur son épiderme trop blanc, blafard. Grisonnant déjà par endroits ou se tachant de rose. Je sais lire sur les corps. Mes doigts la parcourent tendrement, une dernière caresse avant l’inéluctable Y.
Elle n’en a pas besoin. Son intérieur parlerait pour elle. Vie saine, pas de cigarette ni de drogue d’aucune sorte. Pas une pute, étudiante. Vivant chez ses parents. Nulle alimentation du genre chez les indépendants.

Je l’imagine évoluant, sûre d’elle, jouant la timide, peut être, j’imagine son œil à sa place, et le petit sourire qu’elle m’adresse. Je crois que j’aurais fait comme lui. Cette fille est une invitation à la débauche. Gratuite. Mais je l’aurais gardée en vie, moi.
Je ne vais pas t’ouvrir, pas t’abimer, reste pure, petite, reste entière, que lorsque je te regarde je puisse te voir à nouveau, comme avant. Mais si, on se connait, ma main reconnait cette peau qu’elle n’a jamais pu caresser… Mauvais choix.

J’aurais su t’aimer, petite, tu n’as pas choisi le bon, tu as préféré l’homme de la maison plutôt que ton professeur. Ah, oui, le costard cravate, ça donne plus envie que l’homme qui découpe des cadavres pour le compte de la police.
Adieu, gamine, voici ton étiquette, moins on en sait, plus longtemps tu restes là, avec moi. Et ça peut être éternel, je peux faire en sorte qu’on t’oublie. Je crois que je vais aller le remercier quand même, il m’a fait le plus beau des cadeaux. Toi.

Scouiiiic ? Oui, monsieur le rat, affaire classée, et liberté pour toi. Merci de me l’avoir ramenée, elle ne m’avait jamais autant accordé d’attention que depuis que tu m’as donné son œil. Je suis désolé d’avoir gâché ton festin, mais elle, je me la garde. Quant aux autres, il y a bien longtemps que toi et les tiens, vous aviez tout fini.

16 juin 2011

Leitmotive (par Lunatik)

Au menu d'aujourd’hui, ni histoire d’horreur ni, trois fois hélas, croustilleries sexuelles. J’en vois déjà qui envisagent de repartir, déçus et la queue basse. Ils auraient tort.

En fait, je voulais dire deux mots à propos d’un bouquin. Un chouette bouquin. Un recueil dont chaque nouvelle commence par ces deux phrases : Je me suis réveillé(e) avec la marée. Sans doute l’influence du milieu aquatique sur mon cerveau dérangé. Et surtout (c’est pourquoi j’en cause ici) qui a la particularité d’accueillir des textes de Trompette Sournoise, Açir Tanaka et Yunette (les dames en dernier, pour changer). Si ça c’est pas du scoop qui mérite une pleine page sur ce beau blog !

Le livre en question est affublé d’un titre à chier : Leitmotive Opus 1 (parce qu’il y en aura un second, voire un troisième, vraisemblablement). Sérieux, moi je vois ça en tête de gondole à la Fnac, ben je ne cherche même pas à l’ouvrir. Ce qui prouve que je peux être très con, parfois. Ou alors que le titre est une catastrophe marketing.
Bref.

L’important, c’est le contenu. Très bon. Qui se lit sur une jambe, à l’instar de ce Death on two legs de Trompette. Faut s’accrocher un peu plus avec Mutatis mutandis de Açir et De la mnésie au truisme de Yunette, si on ne veut pas finir emporté par la marée.
Tous les trois ont choisi de parler d’amour. C’était pourtant pas une évidence, vu le thème, mais ça prouve indubitablement qu’ici même, sur ce blog sanguinolent, flottent des âmes pures et gonflées d’amour vrai.

Chez Yunette, l’amour est multiple. Les corps, les idées, les visages, les sentiments, tout finit par se mélanger, inévitablement. Une femme, depuis le fond de son lit, va essayer de tirer son épingle de ce jeu de mikado, sans se faire piquer…
De la mnésie au truisme, extrait :
"Égarée. Je crois que le mot me correspond tout à fait. Ils tentent de m’apprendre, de me réapprendre, en fait, qui je suis. Et les voir essayer de raviver en moi les souvenirs enfouis, c’est plutôt amusant. Parfois. On a voulu me faire goûter des roudoudous, il parait que j’aimais beaucoup ça, que je m’en goinfrais étant gamine, vieille de mes huit ans. À la différence que maintenant, je prends soin de mes dents et que je n’ai pas bouffé une seule de ces saloperies depuis bien… dix années entières ! De réveillée, il n’y a eu qu’une dent. Cariée. J’irai me faire soigner, un jour."

Chez Açir, la chair palpite mais toujours, quelque part, l’intellect s’en mêle, tour à tour glacial ou exalté, tandis que les songes font leur trou dans la réalité (et inversement). L’amour est complexe et inavoué. Destructeur, forcément. Mais pour qui ?
Mutatis Mutandis, extrait :
"Cependant, lorsque la nuit tombait, le ciel se teintait de ce bleu sombre si caractéristique piqueté d’étoiles étiques dans lequel se dessinaient les yeux de Seth et la brillance de leurs reflets. J’observais les nues, je m’y noyais et, inexorablement, les cris de Louis ou le babil de Lisa – à moins que ce ne fut l’inverse – me ramenaient vers la réalité, une certaine réalité du moins car celle née du rêve n’était-elle réellement qu’une illusion ? Je trouvais dans mes errements un terreau tangible, une manne inextinguible de félicité. Aurais-je dû y renoncer ?"

Chez Trompette, l’amour est à fleur de sable, il gratte, il réchauffe, il irrite, il se glisse dans les poches sans qu’on y puisse grand-chose. Il épouse les creux et les angles, ceux des corps comme des âmes, aussi difformes soient-ils. Il accueille les naufragés de toutes sortes.
Death on two legs, extrait :
"Mes poches étaient remplies de sable. Pleines à craquer. J’étais riche de sédiments mais impossible de mettre la main sur ma carte bancaire, la moindre petite monnaie ou mon téléphone portable. Je débusquai seulement la carcasse d’un petit crabe mort, dont j’envisageai de faire un porte clefs, à condition que je retrouve un jour mon trousseau.
Dans le sable mouillé, juste au dessus de ma tête, quelqu’un avait pris la peine de tracer quelques mots, entourés de coquillages. L’ensemble était d’assez mauvais goût mais le message était pire encore. J’avais hurlé. Les mouettes s’étaient envolées dans un élan de panique."

En gros, on peut dire que j’ai aimé. Ces trois nouvelles en particulier, ainsi que quelques autres (dont je parlerai un autre jour parce que là, il est tard), même si leurs auteurs ne sont pas membres de ce blog. Je peux, parfois, faire preuve d’une exceptionnelle ouverture d’esprit.
Néanmoins, ma préférence va incontestablement à Death on two legs, parce qu’il touche à la fois mon cœur (que j’ai fragile et tendre, comme chacun sait) et mes zygomatiques (qui ne se décrispent pas si facilement que ça).

Pour vous procurer ce petit chef d’œuvre, rendez vous sur le site des éditions Jacques Flament (les frais de port sont salés comme une vieille morue confite mais franchement, le recueil vaut bien ça)


Plus tard, donc :

A propos de quelques autres nouvelles du recueil...  Je tiens tout d’abord à remercier les auteurs ci dessous de ne pas avoir commis des nouvelles absolument pourries qui m’auraient obligé
a) soit à mentir sur mon beau blog en affirmant qu’elles étaient bonnes
b) soit à me brouiller irrémédiablement  avec eux et/ou la moitié du monde connu en avouant que je m’étais fait chier comme un rat mort en les lisant

J’ai envie de commencer par La vie animale, de Frédérique Trigodet (alias EmmaB) . D’une part parce qu’à l’instar de sa narratrice, j’aime bien les animaux et j’ai du mal avec la vie (trop) commune. D’autre part parce que j’apprécie le style imagé d’Emma.

Ensuite, si vous avez gardé une âme d’enfant et que vous avez le goût des trésors secrets, des questions sans réponse et des poupées russes, alors rendez vous page 160 avec le Pirate Russe de Véronique Pingault, dite Jveuxdusoleil.

Si vous envisagez de faire fortune en commercialisant du jus de bulots aux algues (lyophilisé) et que vous souhaitez éviter toutes les chausses trappes liées à cette dangereuse activité, je vous conseille la lecture d’Une idée pour deux, de Dominique Guérin (Djin, quoi…)

Si vous ne craignez pas les fantômes de l’Histoire, les rendez vous obsessionnels et que vous avez un bon K-way pour affronter le climat normand, lisez donc Des maux venus de loin, de Jean Pierre Boissière (Jean Pierre tout court pour les intimes).

Pour finir, un auteur que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam mais que j’ai pris plaisir à découvrir : Alexandra Berthomet, via Célestine, une nouvelle étrange, tendre et rigolote, à l’image de Célestine, une petite glu à couettes lestée d’un cartable décousu qui ne lâche plus d’une semelle un monsieur fatigué, gentiment dérangé, et qui aurait aimé profiter de ses vacances peinard.

5 juin 2011

Tortura, æ, f. (par Açir Tanaka)

C’est lorsque j’ai enfoncé les premières aiguilles sous les ongles que j’ai commencé à perdre mes moyens. J’avais bien disposé les piquoirs métalliques dans la boîte prévue à cet effet, toutes les extrémités effilées du même côté, mais le compte n’y était pas. En attaquant la seconde main du supplicié, je me suis aperçu qu’il en manquait ; du véritable amateurisme. Bien sûr, le but était atteint, l’homme hurlait en se tordant de douleur, quelques gouttes de sang dégoulinaient avec grâce de ses extrémités mais tout cela était une maigre consolation, le petit doigt de la main droite ne fut pas percé. À toute vitesse, mon cerveau dressait la liste des possibilités pour pallier cet inconvénient : arracher l’ongle, écraser le doigt avec un marteau, y ficher des agrafes… Les potentialités étaient multiples mais aucune n’aurait pu minimiser ma lacune. En désespoir de cause, je manipulai la planche de torture qui, de sa position horizontale, passa à la verticale. La victime poussa un cri étranglé, les anneaux contenaient son cou, ses poignets et ses chevilles en maintenant jambes et bras écartés. Pourtant, ma manœuvre fut si brusque qu’une des aiguilles susnommées, sans doute mal fichée en chair, tomba au sol. La verticalité permettait une meilleure visibilité de mon public, l’homme en uniforme parut satisfait mais ne put réprimer un sourire goguenard devant la chute de la pique ; mon embarras semblait particulièrement le réjouir.
Cet air ironique me fit perdre le reste de mes capacités. Je restai un instant sans mouvement, dans l’expectative, je savais l’efficacité des tortures sexuelles et, malgré mon agitation, je sus procéder avec rigueur et correction – j’avais vu un de mes confrères brûler au chalumeau les parties d’un malheureux mais, si cela provoquait des douleurs vraiment incoercibles, il en résultait également une affreuse odeur de cochon carbonisé du pire mauvais goût. Je saisis donc mon scalpel (un modèle de spécialiste que j’avais acheté pour l’occasion) et commençai à peler proprement la verge de ma victime, c’était un exercice très délicat car la peau du gland était si fine qu’un moindre faux geste me l’aurait fait trancher, ce que je ne voulais pour rien au monde. De plus, les soubresauts de mon martyr ne me rendaient pas la chose aisée. J’y parvins tant bien que mal mais, lorsque ensuite j’achevai presque les bourses – dont l’épluchage était pourtant nettement plus simple – mon souffre-douleur, qui avait jusque là supporté avec un stoïcisme relatif son pelage de scrotum, émit un tel hurlement que je sursautai et tranchai involontairement les chairs à vif qui retenaient encore le testicule gauche. Celui-ci chut, je pâlis, du coin de l’œil je vis l’homme en uniforme griffonner quelque chose sur son carnet ; j’étais fichu.
Comble de malchance, ma victime choisit cet instant pour tourner de l’œil – il ne souffrait donc plus, du moins consciemment – et j’eus toutes les peines du monde à le ranimer. En mon for intérieur, je fus contraint d’admettre qu’il s’agissait d’une faute grave et, sans même le regarder, j’imaginais l’homme en uniforme noter ses désobligeants commentaires sans discontinuer. Je regardais ma victime avec colère, cet ignoble type cloué sur sa planche me faisait passer pour un moins que rien ; je voyais mon professionnalisme se muer en rage et, là, ce fut la catastrophe. Tout à ma fureur, je ratai la brûlure des paupières au fer chauffé à blanc, l’un des yeux y resta collé, les borborygmes du supplicié ne plaidaient pas en ma faveur. Pour me débarrasser de l’œil fixé sur le tison, j’agitai avec vigueur la barre métallique et, dans un geste inconsidéré, fracassai le crâne du persécuté. J’entendis un craquement sourd, la tête de l’homme bascula vers l’avant, il était mort avant que j’en aie eu fini avec lui, j’étais ridiculisé ; comble de l’ironie, en baissant les yeux, je m’aperçus que le sang qui dégouttait de son pénis dépecé avait taché mes chaussures.
Je me retournai vers l’homme en uniforme qui me regardait d’un air entendu. Lentement, je récupérai les aiguilles sous les ongles du mort, abandonnant celle qui était tombée, je ne voulais pas m’humilier à la rechercher dans la mare de sang et de peau. Mon scalpel à la main, je fixai dans mon esprit le visage de l’homme en uniforme. C’était bien sa responsabilité si j’avais si misérablement achoppé, son regard dans mon dos m’avait causé de l’appréhension, j’avais perdu mes moyens. Je me jurai de retrouver cet homme, de le dépouiller de son uniforme et, avec l’onéreux scalpel que je tenais entre mes doigts blêmes, de le dépecer à son tour, de la tête au pied, sans qu’il ne perdît une seule fois connaissance, sans que mourût avant que je le décidasse ce vil examinateur à cause duquel j’avais échoué à mon examen de bourreau.