Une tentative de blog à plusieurs mains. Pour réunir des trucs qu’on ne voudrait pas montrer à nos grand-mères mais qu’on prend plaisir à faire quand même.
Vous savez, ces trucs au fond d’une cave ou sous une couette, ces trucs qui nécessitent un sécateur, des allumettes ou de la vaseline, ces trucs chauds et humides, toujours meilleurs à plusieurs qu’en solitaire : se moucher dans ses doigts, dire des gros mots, jouer à touche pipi, disséquer le chat du voisin…et rire, évidemment.

15 décembre 2011

L'oiseau dit alors : "jamais plus !" (Edgar Poe)


La nuit est déjà bien avancée. Il est 3 h 30 passé, et mon ordinateur est en train de virer au rouge. Je m’acharne à attribuer un emplacement, dans l’interface de mon site d’arts plastiques, à des images qui ne sont pas de cet avis, et s’empressent de prendre la place de l’en-tête, ou, plus fun, de disparaître. Juste pour me faire chier, quoi. Quand la manœuvre n’efface pas, purement et simplement la page entière, réduisant à néant mon travail des vingt dernières minutes. Il fait un temps épouvantable, dehors, et dans ma prostration naissante, des bouffées d’Edgar Poe viennent envelopper doucereusement mes neurones avachis…

« … J’entendis bientôt un coup un peu plus fort que le premier. « Sûrement, — dis-je, — sûrement, il y a quelque chose aux jalousies de ma fenêtre ; voyons donc ce que c’est, et explorons ce mystère. Laissons mon cœur se calmer un instant, et explorons ce mystère ; — c’est le vent, et rien de plus. »

Toc-toc-toc ? Ma nuque se hérisse doucement. On frappe à ma fenêtre, située à 310 mètres au-dessus du niveau de la mer, et à presque quatre du sol. A part Spiderman, ou le GIGN qui débarque, je ne vois pas ce qui…
Un oiseau. Un petit oiseau frappe à la vitre avec son bec. Il saute, et il cogne. Toc-toc. Indécis, je le laisse faire pendant deux ou trois minutes, pour être bien sûr qu’il veut vraiment entrer, puis j’ouvre grand. Un froufroutement, il a franchi l’ouverture en vitesse, et est allé se poser à l’autre bout de la pièce.
Il a l’air affolé. Je le prends dans mes mains, pour vérifier qu’il n’est pas blessé, mais à part quelques rémiges en désordre, tout a l’air OK. C’est une petite femelle chardonneret, pour autant que mes vagues notions d’ornithologie me permettent d’en juger. Peut-être vient-elle d’échapper à l’attaque fulgurante d’un matou sur le sentier de la chasse.


C’est ça, et on sait pas si le chat redonnerait… C’est bon, on me l’a déjà faite, celle-là.

Je la repose doucement en face de la fenêtre. Check list effectuée, tu peux aller faire ton point fixe, et reprendre ton vol, l’amie.
Mais elle ne l’entend pas de cette oreille, si oreille il y a. Elle entreprend un petit tour du propriétaire, et part comiquement explorer son nouvel environnement.


Ça c’est du moelleux. Pas de la plume, mais ça le fait. Tu t’emmerdes pas.

                                                                             
Wôh, wôh, wôh… Je te vois venir. Reste où tu es : pas au premier rencard, hein.

Ah ouais, ouais… Pas mal la gratte. Epiphone 12 cordes…

Il a fallu que t’en enlèves six … Soit tu sais pas jouer en picking avec 12, soit t’es une bonne feignasse. Soit les deux.
Et je dis ça et je ne dis rien, mais le canapé bleu avec les couleurs chaudes autour… Tu parles d’un artiste ! Je voudrais pas de toi pour décorer mon nid.



Le dessus des armoires, c’est pas fait pour cacher la merde au chat, hein. N’importe qui peut voleter à deux mètres de haut et voir tout ton fourbi.


C’est quoi, ce truc-là, en-dessous? Tu laisses vraiment entrer n’importe qui…

Regardez-moi ce bordel : on se croirait chez Emmaüs. C’est pas parce que tu viens d’emménager qu’il faut pas ranger un minimum. Et ce clavier, c’est un IBM 98. Fous-moi ça à la benne, merde.

Je la suis en prenant quelques photos. L’appareil est une vraie catastrophe, mais tant pis, je ne veux pas louper ça. 

T’as vraiment regardé toutes ces daubes ?!? A part « Happy feet » qu’est pas trop mal…  Tu ferais mieux de faire un vide-grenier avec le reste.

Par contre, en bouquins, pardon : t’es outillé. Miam. Des vieux « Galaxie » qui datent de Ben-Hur.
(Dieu sait ce que le char donnerait).

Quand je n’étais qu’une béjaune, j’ai fait un peu d’acting, tuwois ? Et j’étais très demandée, une vraie terreur.
Regarde-moi : ta belette hirsute, là, elle peut aller remettre le peignoir.

Tigrou, c’est Tigrou !!! Ben merde alors ! Fais-moi une photo avec lui.
La gueule des potes ! Le cul va leur en peler !

Ça t’arrive, de faire la vaisselle ? Un vrai crado !! Ça va trempouiller encore combien de temps, ces gamelles ? Et tout ça, là : c’est sec depuis huit jours, ça va pas sauter tout seul dans le placard...
Allons poser nos pattes nues ailleurs. J’ai pas envie d’attraper des staphylocoques.
Ou des ça-file aux moules.

T’as encore des VHS, toi ? Tu dois être du genre à porter tes pantalons avec des bretelles et une ceinture. Et à assurer avec des punaises les jours de grand vent.
Il y a plus de 500 dvd dans ce cloaque, et en voilà enfin un qui parle des animaux. Alléluia.
La visite terminée, elle semble se fixer sur la grande étagère de la cuisine, et se préparer pour la nuit. Il est 5 h 30, et je vais en faire autant. Je lui prépare un petit en-cas avec des céréales, des miettes de biscuit et du lait, mais elle l’ignore superbement. Ce n’est peut-être pas le menu idéal pour un chardonneret, mais je ne suis pas nutritionniste pour piafs, moi. Pour éviter qu’elle parte comme une fusée au petit jour, et s’éclate contre la vitre, je punaise un paréo sur le montant de la fenêtre. Mais il va devenir évident que c’est faire insulte à son intelligence.
En laissant les lampes allumées pour elle, je vais me glisser avec délices entre les draps.

Ça m’a l’air cosy, ici. Ça me botte. Je vais piquer un roupillon. Lumière, s’il te plaît.

Cuic. (fort)

CUIC ? (fortissimo)

QUOI ENCORE ? Je me lève, éteins la lumière dans la cuisine, et elle met le bec dans ses plumes pour roupiller. Ben y avait qu’à demander, hein.
On a dormi tous les deux jusque tard dans la matinée, et vers onze heures, elle s’est glissée derrière le paréo. Puis a demandé à sortir en employant la bonne vieille méthode : un saut, toc-toc-toc. Etc.
J’ai failli pas trouver la sortie, avec tes pendeloques, là…

J’ai retiré les trois punaises qui fixaient le tissu, et avec des mouvements très lents pour ne pas l’effrayer, j’ai ouvert la haute fenêtre.
Mais elle n’avait pas peur, et semblait s’impatienter. L’impudence de cette boule de plumes est absolument stupéfiante.
C’est compliqué, chez toi : y a toujours quelque chose à ouvrir ou à fermer. C’est bon, je la ferme, mais ouvre !
Alors, ça vient ? Ce qu’il est lent, l’animal !
Ah : on dirait que ça bouge…
Allez, je me casse ! On est mal assis, chez toi, mais j’ai apprécié l’accueil !

Elle m’a regardé une dernière fois, et tandis qu’elle s’élançait, mon cœur s’est serré. Elle me manquait déjà. Bon vent, ma belle, j’espère qu’on se reverra…


« L’oiseau dit alors : « jamais plus ! »


9 décembre 2011

Je suis une raciste (par la Musa)

Je suis une raciste, une vrai, une dure. Je suis une raciste de la pire espèce. De celles qui sont intransigeantes à mort. Qui regardent de haut, les yeux dégueulant du mépris le plus profond, les lèvres pincées dans un rictus de dédain ultime, jusqu’au dégout le plus total. De celles, incisives et impitoyables, qui jugent et mettent à mort sans laisser l’once d’une chance à leurs victimes. De celles qui n’ont même plus la décence de la condescendance.

Je suis une raciste emplie de morgue et de suffisance, jusqu’à m'en faire péter la sous-ventrière. Je suis une raciste qui a pour armes le cynisme et l’indécence, qui rabaisse et écrase ses bouc-émissaires, sans aucun complexe. Qui les mets plus bas que terre, et leur tend une pelle pour qu’ils continuent à creuser encore et encore. De celle pour qui l’humiliation est une seconde nature.

Je suis une raciste ignoblement vaniteuse pour qui l’avanie est un passe temps. Qui dispense la honte et l’outrage comme le vent sème la tempête. Qui blesse à brûle-pourpoint et s’amuse de ses souffre-douleurs avant le coup de grâce. De celles qui jouissent de la détresse de leurs proies tout autant que de leur exécution.

Je suis une raciste sadique et implacable. Je suis une raciste immorale aux griffes acérées et aux crocs aiguisés, à qui rien n’échappe. Qui jongle avec le mesquin, le sordide et l’obscène avec une aisance déconcertante. De celles qui regardent leurs martyrs, pleins d’espoir, courir au loin, avec le rictus mauvais du maitre qui tiens la laisse, ramenant le gibier à la réalité quand bon lui semble. De celles dont on ne réchappe pas…

Je suis une raciste viscérale de la médiocrité que l’ignorance insupporte. Je suis une raciste à qui la stupidité et l’inintelligence donne de l’urticaire. De celles pour qui l’incompétence et la déficience réveillent les plus noirs desseins.

Je suis une raciste et par dessus tout j’aime ça...

16 novembre 2011

Training (par Castor)


   Bon, c’est pas un grand tableau, hein, juste un dessin d’anatomie. J’espère que le nu ne va choquer personne, parce que ce n’est pas le but, n’est-ce pas ?
   A l’époque où je l’ai dessiné, je cherchais désespérément des photos de modèles (je n’avais pas internet) autres que celles des grands livres spécialisés qui coûtaient l’appeau d’Hucku, et dans lesquels les poses étaient confites, stylisées ou carrément à la limite du loufoque. Je voulais des postures de la vie de tous les jours, naturelles et décontractées. Les castings de bellâtres étaient exclus, pour les raisons que j’ai déjà évoquées quelque part dans mon blog. En réalité, pour éviter de me griller auprès de la jolie brune du coin de la rue.
   J’ai donc eu une idée qui en vaut une autre, et je suis allé à la maison de la presse pour chercher des revues de naturisme. Et  là, je suis tombé sur ce que je voulais, direct. Quand je dis tombé, ce n’est pas le terme exact, il a plutôt fallu que je saute pour attraper ce magazine. Les libraires français sont persuadés que cette lecture pour pervers se range avec les revues de boules, à un emplacement pratiquement inexpugnable, et ça doit les amuser de voir des excités dans mon genre se tortiller pour attraper l’objet de leurs convoitises.
   C’était l’édition mensuelle française d’une publication anglo-allemande (les Allemands, on leur doit ça, n’ont pas ce genre de préjugés idiots), d’une soixantaine de pages avec un texte minimal, et plein de grandes photos noir et blanc-z-et-couleur, de gens de tous âges s’ébattant au bord de lacs, jouant, courant, mangeant et roupillant, vus de face, de profil, de c… de dos, etc. L’idéal pour mon training, quoi.
   L’argument marketing de la revue était simple : grand nu en couleurs de face sur la une de couv, et la même chose vue de derrière sur la quatrième, à la grande joie de ma libraire, quand j’allais payer. Inutile de dire que cet ovni a disparu des bacs quelque temps plus tard, juste le temps que la censure parvienne à courber suffisamment le balai coincé dans son fondement pour se pencher sur ce cas.
   Voilà donc le dessin sans prétention d’un jeune bellâtre – désolé, Musa, pas de quoi fantasmer – dont j’espère que la technique, encore rudimentaire à l’époque, vous plaira.

7 octobre 2011

Pour Raoul, avec amour et abjection (par Trompette)

Avant qu’elle ne tombe gravement enceinte, Fanny et moi faisions l’amour chaque lundi soir. Il arrivait parfois que l’un d’entre nous soit excusé pour maladie ou raison familiale mais, dans l’ensemble, nous formions un couple assez tapageur. Sans me vanter, c’était une fille superbe avant l’accident. Nous ne pouvions diner en ville sans qu’un serveur tente de m’empoisonner, fasciné par la créature qui partageait ma table, ma vie, l’addition. Bref, Fanny était une femme tout à fait convenable, sans cellulite ni allergie aux acariens, intelligente à l’occasion.

Un soir de juin, après trois ans de vie commune, la perte de tous nos amis respectifs, l’achat d’un appartement et l’adoption d’un chat de merde, cette succube m’a envoyé un e-mail depuis la salle de bain : « Je crois qu’il est temps de faire un enfant. Tu trouveras mon cycle menstruel en pièce jointe. Tendres baisers – Préservez notre environnement. N’imprimez pas ce message, etc… ». Enfant ou pas, je m’en moquais éperdument, du moment qu’elle me foute la paix quand je jouais au poker en ligne. J’ai hurlé « All in » depuis le salon et nous avons dû attendre trois lundis pour mener à bien ce nouveau projet, à cause d’un jour férié et d’une visite surprise de mon oncle.

Une fois fécondée selon une technique ancestrale connue de moi seul, les premières transformations sont apparues. Fanny a commencé par prendre des seins. J’ai immédiatement contacté le Vatican mais aucun prêtre assermenté n’était disponible pour constater le prodige. J’ai donc laissé un message en latin et me suis rué sur la miraculée, sans un coup d’œil pour le calendrier. Dans l’empressement, j’ai gardé mes chaussettes (et mon casque de scooter).

A l’époque, j’encourageais vivement la natalité autour de moi. Je racontais à mes collègues de bureau : « Les nichons deviennent énormes, rien ne sera plus jamais comme avant, on s’est envoyés en l’air le 14 juillet, alors que ça tombait un jeudi ». J’ai signé quelques pétitions contre l’avortement. C’était le temps des fleurs. J’assumais complètement. Je suis allé à la première échographie en espérant avoir une estimation précise du bonnet final mais la gynécologue n’a pas fouillé au bon endroit, concentrant ses efforts sur la zone du nombril. Tout se passait à merveille. J’annonçais la bonne nouvelle à mes parents, et aux quelques contacts Facebook qui me restaient : « Fanny fait du 85 B ! (trente personnes aiment ça) J’espère que ce sera un garçon. A bientôt. Non, le lundi je peux pas ». Bien entendu, elle se plaignait de « nausées ». Moi je lui reprochais surtout de dégueuler à tout bout de champ, mais sans rancune.

Les problèmes sont survenus au cours du troisième mois, quand Fanny a commencé à adopter le régime alimentaire d’une oie en période de fêtes. Elle se vantait par-dessus le marché, tandis qu’elle entamait sa troisième plaquette de margarine pour terminer son pain : « je mange pour deux je te signale ». J’avais remarqué. On achetait la purée en flocons chez les grossistes locaux qui fournissent habituellement les écoles et les prisons. Elle mangeait pour deux, effectivement, elle mangeait même pour une ville moyenne à mon avis. Elle s’est mise à découper ses jeans, au niveau de la ceinture. Deux petites entailles sur chaque côté pour permettre l’incarcération ce qui fut un jour un petit cul tout à fait convenable (dont je conserve la photographie d’identité dans mon portefeuille).

Elle déambulait en lingerie dans notre chambre, exhibant fièrement son ventre outrancier. Je pouvais entendre hurler le textile. J’avais peur qu’elle soit coupée en deux par son string. C’est à cette époque que j’ai commencé à lui lâcher la main dans la rue.

- Tu m’aimes plus, t’as honte de moi, elle disait.
- Hein ? Qu’est-ce que tu racontes, vieux morse ?

Je l’entendais mal. Je marchais dix mètres au nord.

- T’as honte de moi, salaud !
- Allons, qu’est-ce que tu racontes ? Comment est-ce que je pourrais avoir honte de toi ? Au fait, on va devoir faire un détour : y’a une voie à sens unique droit devant.

Le lundi soir arrivait, en début de semaine généralement, et avec lui la perspective toujours plus effrayante d’avoir une relation sexuelle avec un Barbapapa. J’ai essayé de dessiner des yeux et une bouche sur son ventre, pour le rendre plus sympathique mais je ne pouvais baiser un smiley géant non plus. Je tentais de la faire se retourner (« derrière toi, un sandwich au thon ! »), mais le côté face ne m’inspirait pas davantage. Je fermais donc les yeux et faisais appel à mon imagination, en gardant mes mains sur ses genoux, autant que possible. Ses genoux étaient toujours fermes.

L’échographie du quatrième mois a été désastreuse :

- Alors, vous voulez connaître le sexe ?
- Plus jamais, j’en ai peur…

J’avais répondu sans réfléchir. Il y a eu un froid. J’ai bien cru que la gynécologue allait m’enfoncer le crâne avec un test de grossesse, ou m’asperger de gel lubrifiant. Nous avons appris que c’était un garçon, ce qui ne changeait pas particulièrement la donne. Je me suis remis à louer des films soviétiques pour adultes.

J’ai décidé de la peser tous les jours, pour lui faire comprendre subtilement l’ampleur du désastre. On faisait un saut au marché aux bestiaux parce que les balances individuelles ne sont pas garanties au-delà de la tonne. Je l’ai vue prendre six kilos en une nuit. Je pense qu’elle va accoucher d’un mur en parpaings, ou d’un satellite de pluton.

Il existe probablement des hommes que les femmes enceintes font grimper au plafond. Je ne juge pas. Le goût de la performance, quelques prédispositions acrobatiques, l’abnégation, et une certaine perversité doivent motiver certains. Quant à moi, je suis juste un type normal, sans aucune notion d’alpinisme. Et c’est comme ça qu’on a fini par consulter une sexologue.

Nous étions assis face au bureau d’une professionnelle en culbutes, moi sur une chaise en plastique, Fanny sur une souche d’arbre. Ça sentait le pin.

- Est-ce que je peux vous demander depuis quand vous n’avez pas eu de rapports ?
- Quatre mois.
- Vous confirmez Monsieur ?
- Oui, une quinzaine de lundi, c’est ça.
- Si j’ai bien compris, c’est donc vous, Monsieur, qui vous montrez… réticent ?
- Réticent… Non, mais… Oui, c’est vrai que j’ai moins envie depuis qu’elle est… Enfin vous voyez quoi.
- Enceinte ?
- Impraticable, tout à fait.
- Enceinte, donc.
- Impénétrable, c’est ce que je dis.
- Qu’est-ce qui vous fait croire que son état ne lui permet pas de poursuivre son parcours sexuel ?

J’ignorais ce que pouvait être un parcours sexuel. J’imaginais un chemin forestier avec des agrès placés ici ou là, sur lesquels les joggeurs feraient des trucs dégueulasses en reprenant leur souffle.

- Écoutez… Ce qui me bloque, c’est que je ne voudrais pas faire de mal à Raoul.
- Raoul ?
- RAOUL ? Bordel, c’est qui Raoul, mon chéri ? explosa la barrique.

Le premier prénom qui m’est venu. Je regardais pas mal de séries policières à l’époque. En baptisant le môme à l’arrache, mon intention était de personnifier le problème ; afin de ne pas passer pour un rustre devant une praticienne du Sexe.

- C’est le nom que je lui donne, mentalement. J’aurais dû t’en parler, Barbabelle. Je pense beaucoup à lui. Surtout quand on essaie de... se la donner. Excusez mon langage Madame. Ce qu’il y a, c’est que j’ai peur de le toucher, de lui faire mal, je sais pas… de l’assommer. Je ne voudrais pas que Raoul m’en veuille quand il sera plus grand, qu’il essaie de me casser la gueule pour ses dix-huit ans ou qu’il fasse de la danse sur glace.
- Raoul ! Non mais t’es givré mon pauvre. C’est un prénom de quoi, ça ? On tient pas un carrousel je te signale.
- Attendez… Laissons de côté le choix du prénom un instant. Monsieur… Les rapports intimes que vous pourrez avoir avec Madame ne compromettent en rien, j’insiste, la santé de l’enfant à naître.
- Raoul.
- Voilà. Il existe même des études qui prouvent que le plaisir ressenti par la femme enceinte au cours de l’acte d’amour…

Je n’écoutais déjà plus rien.

- … et comme l'hormone du plaisir circule dans le sang, elle est transmise au bébé. Par conséquent il sera en meilleure santé et moins sujet aux dépressions une fois grand. Est-ce que vous me suivez Monsieur ?
- Si on se remet à tringler, Raoul ne deviendra pas gothique.

Je suis capable de raccourcis fulgurants, dont le commun des mortels a parfois du mal à saisir le sens.

- Bon, écoutez. Il existe peut-être une solution.
Un vol Paris – Sydney en low cost / un abonnement d’un an à Santé Magazine / le combo chimique Viagra-LSD / l’adoption / un vibromasseur en titane. Je spéculais bon train.

- La plupart du temps, lorsqu’un homme et une femme rencontrent des problèmes de libido…

Li-Bi-Do. Je voyais des couples se marcher sur les pieds au son d’une musique de carnaval, une plage brésilienne au coucher du soleil et des enfants au teint mat qui s’éclaboussaient gaiement. Je confondais avec la lambada.

- … c’est parce qu’il existe un défaut de verbalisation du désir. En d’autres mots, vous n’êtes plus capables d’articuler vos envies. Le non-dit s’installe, le sujet devient tabou. Vous comprenez ? Alors même que l’acte sexuel devrait toujours commencer par l’échange de quelques mots, anodins, profonds -peu importe - du moment qu’ils témoignent de votre… excitation.
- Comme dans le cinéma soviétique ?
- Comme VOUS voudrez. A vous de créer votre propre langage, celui que Madame entendra. Préférez les mots simples, n’hésitez pas à être cru s’il le faut…
Films soviétiques pour adultes. Je le savais.
- Ce n’est pas un concours de poésie…

Tu l’as dit, Youri.

- Voilà ce que je vous propose. Monsieur… Monsieur ?
- Hein, quoi qu’est-ce ?
- Vous allez écrire quelques lignes, tous les jours, pour Madame. Rien de bien terrible. Certainement pas un roman. Simplement lui exprimer à travers quelques mots ce que vous inspire son corps, quels sont vos fantasmes, les endroits où vous aimeriez la toucher.

Volume 1 : les genoux.

- Et vous les lui lirez, ces mots, chaque soir, au lit. Vous ne vous toucherez pas. Pas au début en tout cas. Vous laisserez votre texte la caresser à votre place.

Parfait.

- Est-ce que vous êtes prêt à faire ceci pour votre couple ? Êtes-vous prêt à essayer, au moins ?
- Madame la Sexologue, sur la tête de Raoul, je m’y engage !

J’avais passé une bonne partie de l’après-midi en compagnie d’un dictionnaire des synonymes, d’un bottin téléphonique (pour trouver des noms à mes personnages), d’un miroir de poche, du Bescherelle, de plusieurs encyclopédies médicales et d’un dictaphone. Ma vieille pipe fumait sur un bureau en acajou que j’avais retapé pour l’occasion. Je ne me lassais pas de noircir des dizaines de feuillets, j’écrivais comme la foudre. J’allais atteindre les trente mille signes (espaces compris) quand Fanny m’a ordonné de venir me coucher bordel de merde. Il devait être trois heures du matin.

Je me suis blotti contre sa masse chaleureuse puis j’ai commencé :

Chapitre Premier : Orgie au goulag.

Le colonel Stépanovich était un homme de poigne, au tempérament bien trempé. Son épaisse moustache barrait un visage qu’on aurait dit taillé par le vent glacial des steppes d’Irkutsk. Lorsqu’il poussa la porte du foyer d’Anna Andreipov, celle-ci réprima un cri de joie et courut vers un placard où elle débusqua une bouteille de vodka. Stépanovich s’installa près du poêle, qui tirait mal. Il ôta sans une parole ses lourdes bottes en cuir…


Fanny s’est mise à chialer comme une madeleine. Une madeleine d’un mètre cinquante six. Elle n’était pas bouleversée par ma prose, bien que l’histoire comportât quelques passages assez poignants (Stépanovtich fuyant Kiev à bord d’une charrette à bras). Elle s’attendait probablement à autre chose. Elle n’était tout simplement pas capable de saisir les paraboles disséminées tout au long de mon œuvre. Nous avons annulé les rendez-vous suivants avec Madame la Sexologue. Visiblement, le problème ne venait pas de moi.

Dans les mois qui suivirent Fanny continua à grossir, à tel point que nous fûmes obligés de déménager en banlieue. Je continuais à dormir sur le sofa.

Raoul tardait à venir. Le terme était dépassé depuis deux bonnes semaines. Fanny n’était plus capable de s’assoir, ni de rien faire d’autre qu’exhorter l’enfant à « dégager de là, sale petit parasite, fils de ton père, PARASITE ! ». Mon roman prenait une belle tournure. Je rencontrais quelques problèmes avec la trame narrative mais mon style s’améliorait de jour en jour. Seulement, la situation devenait inquiétante. Nous téléphonions quotidiennement à la gynécologue pour lui témoigner notre panique. Elle nous conseilla alors une chose terrible. Je pense personnellement qu’elle tenait sa vengeance. La ribaude n’avait pas oublié ma bourde lors de la consultation du quatrième mois :

- Ce que je vais vous dire n’a jamais fait l’objet d’études sérieuses. Cependant, j’ai pu constater que cette méthode fonctionnait pour une majorité de mes clientes…

Nous étions suspendus au combiné. Fanny ne tenait plus en place :

- N’IMPORTE QUOI MADAME ! JE SUIS PRETE A TOUT. C EST UN PARASITE !
- Calmez-vous. Vous allez tout simplement tirer un coup.

Elle a vraiment utilisé le terme « tirer un coup ». L’urgence de la situation le justifiait, j’imagine. La gynécologue s’est expliquée :

- Le sperme contient des prostaglandines qui agiraient pour favoriser l'ouverture du col de l'utérus et provoquer des contractions utérines. Je ne peux rien vous garantir, mais je vous invite fermement à essayer. Si tout se passe bien, cela déclenchera le travail. Sinon, cela vous aura au moins permis de penser à autre chose pendant cinq minutes.

« Cinq minutes ». Elle se souvenait de moi, c’était maintenant certain. Cinq minutes… Quelle bassesse.
Nous avons raccroché et sommes restés silencieux pendant un moment.
Fanny me regardait fixement. Ses yeux ont d’abord exprimé une profonde détresse. Son visage semblait s’effondrer sous mes yeux. Je m’attendais à une crise de démence mais je me trompais sur la nature de celle-ci. Il y eut un déclic, une seconde pendant laquelle le désespoir fit place à la colère. Les yeux qui me transperçaient se mire à briller. La détermination qui les animait soudain était un peu effrayante et je savais qu’il serait inutile de résister. Elle me plaqua sur le dos et arracha ma ceinture d’un geste vif et précis. Mon slip se volatilisa de lui-même. A califourchon sur mon corps maté, elle se mit à hurler :

- COLONEL STEPANOVICH, JE VAIS VOUS BAISER QUE VOUS LE VOULIEZ OU NON. LA DESERTION N’EST PAS UNE OPTION. TU VAS FAIRE TON TRAVAIL, CAMARADE ! ET JE VEUX JOUIR, TU M’ENTENDS ? JE NE VEUX PAS SEULEMENT QUE TU ME BESOGNES A LA SAUVETTE : JE T’ORDONNE DE ME DONNER UN ORGASME ! SUR LE CHAMP !
- POUR MA PATRIE, JE LE FERAI ANNA ANDREIPOV !

J’étais plus excité que jamais, sans savoir précisément à quoi attribuer ce brusque retour de ma virilité. Nous avons lutté pendant un temps considérable (bien au-delà des cinq minutes réglementaires, Madame la gynécologue). Je prenais un pied inhumain, réalisant trop tard à côté de quoi j’étais passé ces six derniers mois.

- JE T AIME ANNA ANDREIPOV. TU LE SAIS, CA ?… COMBIEN JE T’AIME ?
- AHH ! OUI, STEPANOVICH !… DITES-LE ENCORE… HAN !... MON COLONEL, MON COLONELLLL !!
- ANNAAAAAHHHHAAAHH…. VOUS ETES BELLE ! … VOUS ETES BONNE ! VIENS !
- JE SUIS LA… OUHHH… J ARRIIIIIIIIVVE…

Raoul nous a également prévenus de son arrivée, presque dans la foulée. Les contractions ont commencé immédiatement après nos retrouvailles. J’ai appelé un taxi et nous avons continué à nous tripoter sur la banquette arrière. On voulait vraiment être certains. Une fois installés dans la salle de travail, la sage femme m’a demandé si je souhaitais rester mais comme Fanny avait planqué la clef des menottes, c’était une question de pure forme. Le prêtre dépêché par le Vatican pour constater l’apparition miraculeuse des nichons est arrivé juste à temps pour le premier cri de l’enfant. Ces gens-là ne sont pas aux pièces, c’est le moins qu’on puisse dire. Nous en avons profité pour faire baptiser notre loupiot, un mâle de six kilos huit cents qui portait déjà les cheveux longs et une fine moustache.

- Raoul ? me demanda Fanny avec un sourire fatigué.
- Raoul, répondis-je avec fierté.

Le prêtre s’est penché sur le nourrisson et lui a versé une giclée d’arrosoir de poche, juste sur le coin de la gueule.

Amen.

Fanny a parfaitement récupéré de sa grossesse. Ensemble, avec courage et dignité, nous avons fait le deuil de ses seins (dont je conserve une photographie d’identité dans mon portefeuille).

Le manuscrit de mon roman, « Colonel Stepanovich, opération taïga », est toujours dans les tiroirs de nombreux éditeurs, poursuivant sa gestation.

Raoul est aujourd’hui propriétaire d’un pavillon d’auto-tamponneuses.

5 septembre 2011

Nue, t'es là, dit le Castor...

Une nuit, installé confortablement devant mon ordi avec un pot de Nutella à portée de louche, je quittais le blog d’un pote dessinateur dont le profil contenait cette intéressante indication : « Pays/territoire : Quelque part ». Je pensai (pour une fois), amusé, en engouffrant une pelletée de chocolat visqueux et hépatico-suffisant, que ça menait peut-être quelque part, effectivement. C’est là qu’on se dit que l’oisiveté alliée à l’imbécillité de l’internaute de base ne peut mener qu’à une désespérante vacuité.

Et c’est là qu’on se trompe.

Dans le lien « Quelque part » apparaît une liste de blogs, notamment en tout premier celui d’une jeune fille qui maîtrise comme personne les recettes du délicieux aliment qui me coule du bec sur le clavier pendant que je bée devant ses réalisations.  
Sachant que la majorité des potes de « Luna & cow » est fan de cette tarte à patiner, je veux dire de cette pâte à tartiner, je ne résiste pas au plaisir de vous laisser découvrir ce labo culinaire. Là se mijote une audacieuse préparation où le mot « pâte » prend tout son sens :

http://lespacedelamissquisexprime.blogspot.com/2011/09/touche-pas-mon-pot.html : c’est le site de Cécilia, une néo-blogueuse qui ne manque pas d’humour.

Et pour enfoncer le clou, Sabine vous assène les 10 commandements du Nutella : 


Voilà. C’était le petit interludique du Castor, l'entracte, quoi. Faut bien que quelqu’un bosse un peu, sur le fichu blog.

Je ne me sens pas bien, moi, tout d’un coup. Overdose de nut. Mon abnégation va me coûter un foie, et une liquéfaction d’intestins. Je n’ai vidé un pot que pour aller remplir l’autre.


Fielleusement,

            
     Castor Siondess-Thomas. 

P.S. : Pour ceux qui ont cliqué sur le titre en espérant trouver de la nudité, c'est loupé : c'est un site sérieux, ici, avec des jeux de mots sérieux.

...

11 août 2011

Sortir de ce corps : une proposition épilogale (par Açir Tanaka)

Je portais une robe fluide, boutonnée sur le devant et, à travers la minceur du tissu, le soleil réchauffait ma peau. Je n’avais pas de maillot de bain – d’ailleurs, je détestais me baigner – et me contentais de regarder les nageurs d’un air distrait. Puis l’inattendu advint, comme dans un improbable scénario. Il sortit de la piscine, l’eau dégoulinait sur son corps parfait, musclé sans excès, hâlé sans être tanné et nos yeux se croisèrent. Les siens étaient clairs, évidemment, vert pâle, contrastant suavement avec le bronzage de sa carnation, ses cheveux bruns perlaient de gouttelettes. Il s’approcha de moi dans un ralenti cinématographique, le souffle me manquait, il me sourit, la lumière se refléta sur ses dents parfaites en un éclat étincelant digne du cinémascope d’antan. Je nageais en pleine irréalité, j’étais la vedette d’un film écrit pour ma seule gloire, il était le jeune premier, celui que toutes les femmes remarquaient, celui que toutes les femmes m’envieraient. En toute logique devait bientôt apparaître un coucher de soleil romantique et nous marcherions ensemble, main dans la main, vers notre destinée et notre bonheur. Barbara, sors de ce corps !
Il s’approcha donc de moi dans un ralenti cinématographique, le souffle me manquait toujours, il me sourit tandis que mes lèvres restaient figées, il effleura délicatement ma joue, puis mon épaule – il n’y avait plus un bruit autour de nous, le monde avait cessé d’exister. D’ailleurs, qu’était le monde sans nous ? Il saisit avec délicatesse ma main et la porta à ses lèvres en un délicieux baiser, j’étais déjà conquise (et pour être honnête assez excitée). Il saisit donc ma main et, de façon imprévisible (de moi au moins) la plaqua sur son entre-jambe – la ténuité de son maillot de bain ne pouvait dissimuler qu’il bandait comme un cerf mais le contact de ma main accrut encore sa rectitude et je sentis son gland pointer hors du trop exigu vêtement. Brusquement, il me repoussa vers le cabanon où étaient remisés parasols et chaises longues, referma la porte derrière nous et arracha sans préambule tous les boutons de ma robe qui cliquetèrent sur le sol. Quelques matelas pneumatiques gisaient sur le plancher de la resserre et il m’y bascula, fit subir à ma culotte le même sort qu’à ma robe et me besogna sans préliminaires. Si l’on m’avait décrit une telle scène, j’aurais été horrifiée, moi qui me plongeais avec délice dans les romans à l’eau de rose. Mais, dit-on avec quelque raison, la réalité dépasse souvent la fiction et, en l’occurrence, je mouillais comme une folle tandis que lui, tout à son affaire, avait posé une main sur ma bouche pour faire taire mes cris de plaisir. J’étais si émoustillée que je jouis plusieurs fois avant qu’il ne s’épanchât en moi, ce qui, pourtant, ne dut guère prendre de temps ; nous étions dans l’urgence de la volupté. Enfin, il se retira, son regard était un peu flou, comme celui d’un saint-bernard, et ce parallèle canin prit tout son sens lorsqu’il posa sa main sur mon sexe entrouvert et, dans un léger geste qui m’électrisa, récolta le fruit conjugué de mes exsudats et de son éjaculat sur ses doigts qu’il porta ensuite à sa bouche et lécha tel un chien, qu’il était sans doute. L’odeur de sexe était si forte qu’elle emplissait le cabanon, mes narines se dilatèrent, j’étais moi aussi un animal, une chienne de fait. Il acheva de suçoter ses doigts avec application, je n’existais déjà plus pour lui, il se leva, rajusta son maillot de bain et sortit, laissant la porte entrebâillée et le bruit de l’extérieur pénétrer jusqu’à moi.
Je m’essuyai tant bien que mal avec ma culotte déchirée et jetai négligemment le sous-vêtement englué parmi les parasols entassés. Restait à présent la plus délicate des opérations : reparaître aux yeux du monde dans ma robe violentée dont il ne restait en tout et pour tout que deux boutons intacts sans avoir l’air d’une marie-couche-toi-là. Je n’allais tout de même pas attendre que la nuit tombe ! Selon toute probabilité et ma théorie des statistiques, la piscine devait encore regorger de nageurs tricards. En réalité, je refermai mon livre avec regret, inutile de connaître l’épilogue de cette bluette dégoulinante de bons sentiments. Maudite sois-tu, Barbara !

5 août 2011

Porc à portes (par Yunette)

Cette histoire se déroule dans le monde du jeu Hordes. La terre est dévastée, l'Armageddon a eu lieu, le sable a tout envahi. Dans un univers post apocalyptique, les morts se relèvent. Zombies. Les armes peuvent les tuer, des "lance piles", tronçonneuses, tondeuses (fonctionnant à piles) et surtout, l'eau. L'eau détruit les morts. Mais il ne pleut plus. Et les gens se regroupent, à 40, dans des bidonvilles qu'ils tentent d'améliorer pour survivre, toujours plus longtemps.

Surveiller les porcs, surveiller les porcs ! Ils abusent ! La distribution des rôles, chacun sa tâche, chacun son rôle, trois jours durant, puis on tourne. Et moi je suis tombé sur la surveillance des porcs. On n'en a que deux en plus, je vous jure, quel boulot de merde ! Ça consiste en quoi de les surveiller ? Hein ? Bordel ! Vérifier qu'ils ne se sauvent pas, check. Fignoler leur putain d'enclos, check. Vider la fosse à merde pour qu'ils bouffent, check. Sacrifier de l'eau, check. Taillader dans le lard des bêtes pour passer le temps et mes nerfs... pas check.

J'attache les gorets qui gueulent comme des cochons qu'on égorge, je leur fourre chacun une boule de tissu au fond de la gorge et là, je me laisse aller à mon art. Scarifications à peine sanguinolentes, la couenne est épaisse. C'est con un porc, ça gueule juste parce que ça pète de trouille, là, j'suis sûr que je lui fais pas mal, ou pas grand-chose, et puis je m’en fous, et puis... Putain, faut qu'ils arrêtent de se tortiller comme ça ! Les cordes qui s’enfoncent dans leur peau, bien serrées, si rose, la peau, puis le léger filet de sang, les entendre râler à cause du bâillon, ça me fait triquer comme un taureau... J'sais pas trop ce que c'est qu'un taureau, mais on dit souvent ça.

Bizarre cette envie, sans doute l'effet des cachetons. J’aurais pas dû en gober autant, surtout les bleus, là. J’en ai mal tellement je l’ai dure, et pas une nana dans cette foutue ville… et les gars semblent trop portés sur le nombre de jours qu’il leur reste à vivre pour s'accorder un instant de plaisir. Feraient bien de vivre chaque instant comme si c'était le dernier, au moins ils seraient tous agréables.

Ne me reste que l'arrière train des bestioles. Et les poules, c'est trop petit, les chats, ça griffe, les chiens… on n’en a pas, et puis, et puis là, là, comme ça, maintenant, j’ai un orifice tout prêt, offert, avec la bête bâillonnée et attachée, j’vais m’croire dans cette revue que j’ai trouvé l’autre jour, là où la fille était toute saucissonnée…

Putain qu'il fait chaud ! Je crois que si j'avais pas laissé le bâillon, ce gros couillu de porc aurait crié comme une truie pucelle le jour de son accouchement ! Reprenons...
Taillader dans le lard des bêtes pour passer le temps et mes nerfs, check. Me vider les burnes en pétant la rondelle d'un gros porc, check. Détacher les bestioles et se marrer à en voir une marcher en canard... check.

Qu’est ce que c’est que ce foutoir encore ? Peuvent même pas me laisser me remettre tranquille ! Et le repos du guerrier, hein ? Mais merde ! C’est qui ça ? Péter la gueule au putain de zombie de merde qui est venu tenter de me toucher... check ! Hurler contre l'enfoiré qu'a pas été capable de fermer la putain de porte de merde, check !
Promettre que je lui défoncerai le crâne en lui éclatant son arrière train, check...

Faut-il donc que je fasse tout moi-même ? Me taper la tête contre un mur après m'être enfoncé un balai dans le cul, puisqu'il n'y a plus personne pour le faire ? Ils sont tous crevés ces incapables... Faut vraiment que je le fasse moi-même ?

N'avoir qu'une envie, celle d'avoir écouté plutôt que de m'être gavé de cachetons avant qu'ils distribuent les rôles, check.
Me rappeler qu'on ne garde pas les porcs, alors que les portes, si. Check, un peu tard.

24 juillet 2011

La recette du castor aux câpres

Le Castor passe une dernière fois en revue l’agencement de son barrage, et sort au soleil qui le fait cligner des yeux et froncer son petit nez de cuir. Il fait chaud aujourd’hui, et la route va être agréable. Il n’a pas oublié de fermer l’eau, en arrangeant quelques branchages aux endroits stratégiques, et il laisse sa clef sous le pélargonium touffu qui pousse sur la rive. Sa vieille mais élégante voiture, une Fiat « Diva », l’attend pour l’emmener voir une jolie castorette qui habite bien loin de chez lui, à plusieurs centaines de kilomètres.

Le Castor, c’est moi, votre narrateur, et la jolie petite, c’est mon enfant adorée, le bonheur de mon existence, le tulle gras de mes br… mais j’anticipe, là.
Je monte dans mon véhicule et m’installe confortablement, en déployant soigneusement mon appendice caudal le long du dossier. Une queue de castor n’est guère pratique dans une auto, et je maudis au passage le bon à rien d’écrivain qui a choisi, on se demande au nom de quoi, cet animal pour avatar.
Sur la grande autoroute, au maximum de la vitesse autorisée, la Diva donne de la voix, et fait entendre son mélodieux contralto. Je n’ai pas encore besoin de carburant, aussi ai-je laissé passer l’aire d’Utral-Halat et sa station-service. Une autre aire, pause-pipi only, celle-là, apparaît à quelques centaines de mètres.

Et soudain, c’est le bordel.

Le contralto s’est brusquement mué en alto-bouffe, du genre qui a avalé de travers et vous régurgite tout dans une gerbe explosive. Un BAOOM terrible, et une épaisse fumée jaillit de sous le capot. En deux secondes, mon petit intérieur douillet s’est transformé en un sauna dément. Un fog brûlant fuse de sous le tableau de bord, tellement dense qu’il m’interdit toute visibilité, malgré les deux vitres latérales baissées. Ma patte arrière droite écrase aussitôt la pédale du milieu, mais un torrent d’eau bouillante déferle droit dessus ! Rupture de la durite du système de refroidissement, que des ingénieurs facétieux ont cru malin de placer directement au-dessus de la commande de freinage, pour des cascades – dans les deux sens du terme – réussies.

A 130 kilomètres à l’heure, pas question de lâcher les freins.
Outch outch outch outch. Du castor au court-bouillon, gentes Dames et hardis Messieurs. Manque plus que la sauce aux câpres. Généralement, c’est la raie qu’on prépare avec ça, et Dieu merci, l’aspersion s’est arrêtée sous les genoux. Un choc sourd, une brève sensation de vol plané (les véhicules de marque Fiat ne planent en effet que brièvement), et l’arrêt définitif, un peu rude.
— Nous venons d’atterrir sur l’aire d’Heureux-Pot, la température au sol est de 27 degrés Celsius, ce qui contraste avec celle de l’habitacle à 60… Couvrez-vous bien, et attention à la marche en descendant.
Je coupe le contact, avant que le reste du bazar ne me pète à la …
La vapeur et la fumée se sont dissipées. Par le pare-brise, seul le ciel apparaît. Ma parole, cette vieille trapanelle a vraiment décollé. En ouvrant la portière, je vois qu’il y a un mètre de dénivelé, et qu’il faut que je saute. Vite, ôter les baskets qui continuent de bouillonner et de fumer…
Je me suis éloigné de quelques pas, chaussures et trottinantes dégoulinantes à la main, et je contemple la scène, médusé. A cheval sur le rail bordant la route, la Diva laisse baller ses petites roues dans le vide. Détail marrant : j’ai serré le frein à main, avant de descendre. L’ensemble clignotant avant droit pendouille au bout d’un long câble, ainsi que diverses choses, sous l’avant de la voiture, qui ne devraient pas normalement pendouiller. Avec le liquide qui finit de s’écouler, l’ensemble évoque un tableau de chasse, le gros animal étripaillé rendant l’âme dans de douloureux soupirs.
L’intersection de l’autoroute et de la voie menant à l’aire est matérialisée par une glissière  de sécurité en forme de coin, à l’angle très aigu. L’appellation « de sécurité » est d’ailleurs carrément usurpée à cet endroit précis, puisque les malheureux qui n’ont pas d’idée bien définie sur la direction à prendre viennent s’y empaler sans rémission. C’est exactement ce qui me serait arrivé si un grand panneau de signalisation en plastique placé plusieurs mètres avant le rail n’avait servi de tremplin, afin que l’auto s’y pose avec la grâce d’une bouse sur un fer en U.

Ma patte (arrière) droite a pris une jolie teinte rose tyrien, ça clignote douloureusement, et il devient absolument urgent que je fasse quelque chose. J’hésite entre hululer à la lune, mais je ne peux pas attendre que la nuit tombe, entamer une danse de la pluie, ce à quoi mon pied se refuse catégoriquement, et me diriger vers les toilettes où je vois, d’ici, une petite fontaine.
Vingt mètres de clopinades plus tard, ce qui reste de ma guibolle trempouille dans le petit bac, l’eau fraîche l’inonde, et je pense, avec un rictus extasié, que je vais passer les deux prochaines décennies là, et peut-être même m’y construire un barrage, un vrai gros barrage de castor avec sa rétention d’eau pour la macération des papattes.  Avec l’écriteau : ne pas déranger avant la prochaine fonte des neiges, merci. Au loin, à la sortie de l’aire, la borne d’urgence orange me rappelle qu’il va me falloir affronter le bruit de la circulation et l’incompréhension de l’interlocuteur pour donner l’alerte. Pour avoir déjà pratiqué ces foutus téléphones d’autoroute, je sais qu’ils sont redoutables, et de facto, je redoute l’épreuve.
A mon grand soulagement, une camionnette de la sécurité autoroutière s’est arrêtée derrière la Diva empalée (ou empilée), et un jeune homme en descend. Il est arrivé drôlement vite. Probablement la bonne odeur de castor bouilli au glycol qui l’a attiré… A regret, je renonce à emmener le robinet avec moi, et vais à sa rencontre pieds nus, avec la désagréable impression de laisser dans mon sillage des empreintes d’herbe roussie et fumante.
Il est rigolard, le gars :
– Alors, on n’a pas su se décider pour la gauche ou la droite ? Mais pourquoi choisir le milieu ?
Je lui réponds d’un air morne qu’on passe son temps à prendre des décisions qu’on finit la plupart du temps par regretter. La discussion est partie sur un ton léger, ça me va, c’est mon terrain. Nous échangeons encore quelques idioties, jusqu’à ce que les gendarmes pointent leur nez. Ils vont être plus difficiles à dérider, ceux-là. En tout cas, ils n’auront pas à me cuisiner, c’est déjà fait, du moins pour le bas du corps.
Le-gendarme-en-chef, très courtois, écoute mes explications. Le mot explosion lui fait dresser l’oreille, mais je m'empresse de le convaincre que la sécurité nationale n’est pas en danger, et que jusqu’ici, je n’ai fait exploser que des radars. Avec la vitesse. Il n’a pas souri. Il faudra que je le tienne à l’œil, celui-là. Quoi qu’il en soit, il constate que je suis un castor sérieux, malgré tout, et m’épargne l’alcootest. Plus touchant, il insiste, malgré ma réticence, pour appeler les pompiers, mes brûlures l’inquiétant visiblement. Après tout, s'ils ont quelque chose pour éteindre ce genre de feu...
Voyons… tout le monde est là ? Véhicules jaune, bleu, rouge, et un autre muni d’un treuil : sécurité de l’autoroute, keufs, pompiers, garagiste-dépanneur. Sans oublier le fauteur de troubles à l’origine de cette remarquable manifestation. Il ne manque plus que la Garde Républicaine et le stand de saucisses-merguez. Une fête conviviale et riche en émotions, qu’on pourra finement baptiser : « Castor et factions », si vous voulez bien me pardonner cette ultime imbécillité.

Ce n’est qu’après avoir quitté l’autoroute dans ma grande voiture rouge, sanglé sur mon brancard, et les ripatons régulièrement arrosés à l’eau fraîche par un pompier attentionné, que je réalise que je n’ai pas acquitté le péage.

4 juillet 2011

Peau (3 - désirs encore) (par Açir Tanaka)

Pourquoi la farder ? Pourquoi la cacher ? Toute peau est délicieuse, chaque grain en est exquis – la différence en fait le prix : douce, glabre, velue, grasse, parcheminée. Rien ne saurait limiter l’extase de celui dont elle est la carapace, rien si ce n’est l’absence de toucher. Aussi, enlacez-moi avec volupté ! Avec murmures également, parlez-moi ! Dites-moi les choses que je veux entendre, charmez-moi, flattez mon ego et mon gland.
Que mes terminaisons se hérissent, érectiles, hérétiques, érotiques. Veines et artères circulent sous mon tégument, l’irriguent, l’irritent également de titillations hypothalamiques. Je suis le jouet de mon cerveau antique et – serait-ce folie ? – je m’y complais, je m’y vautre avec concupiscence.
De frotter nos peaux sourd ce parfum de stupre si caractéristique, celui-là même qui, à coup de phéromones et d’illusions, nous encourage à conclure, hélas irrémédiablement.

Émanation de l’autre, exhalaison, sueur
Plongeons enfin nos nez, incisifs vers nos reins
En moite gabegie – désempreints de nos peurs
Aisselle, aine, sexe, humons-nous tels des chiens !

Et sur la touffeur de l’épiderme, j’arrondis mes lèvres et souffle un vent léger et frais, produisant ainsi son naturel refroidissement éolien, si poétiquement nommé. Frissons. Désirs encore.

23 juin 2011

Question de point de vue. Vision 5. (par Yunette)

Elle est jolie. Toute jeune encore et la peau douce. Un peu de maquillage et elle serait parfaite. Pas grand-chose, un peu de fard, pour la rendre plus mûre, quelques couleurs, légères, sur les paupières, et basta. Rien de plus. Rien de moins.
Elle est jolie, vraiment. Des hanches pas encore tout à fait pleines, une poitrine qui appelle la main à s’y poser. Tout en elle appelle à la débauche. Un regard coquin, sans doute, et une bouche avec juste ce qu’il faut de pulpe pour qu’on y morde.

Ce qui a été fait d’ailleurs. Une toute petite trace, là, sur les lèvres. Sans doute faudra-t-il que l’on recherche quel rat a la moustache tâchée. Mais ça n’est pas mon travail. Moi, je suis là pour évaluer la marchandise. L’identifier.
C’est vrai, on ne peut pas se permettre de coller l’étiquette « putain » à une jeune étudiante, on ne peut pas non plus imposer à une jeune femme, l’âge d’une quinquagénaire. Mon estimation doit être parfaite. Comme son corps.

Elle est vraiment jolie. Ces marques sur ses hanches, sont celles de mains d’homme. Fermes, puissantes, qui assurent leurs prises. J’aurais fait de même à sa place, à lui. Être sûr qu’elle ne m’échappe pas. Et labourer.
Il l’a fait, labourer. J’ai trouvé des restes de lui à l’intérieur. Un peu de fluide vital, de celui qui la donne, la vie. Il l’a bourrée. Il l’a bâillonnée aussi, je le vois aux commissures de ses lèvres pleines. Déchirées. En haut et en bas, d’ailleurs.
Il a semé, dans les sillons creux, dans les vallons et s’est introduit partout. Elle a souffert. Pas tout de suite, l’analyse sanguine révèlera cela. Mais je n’ai pas besoin de ça, elle est encore moite. Il l’a fait souffrir, les larmes séchées sur ses joues en témoignent.

J’imagine qu’elle n’a pas eu le temps de comprendre. Sans doute l’a-t-elle séduit, sans doute s’est il laissé faire, sauf qu’il était prédateur. Sans doute s’est-elle fait séduire, à son insu, persuadée de mener la danse. C’était une allumeuse.

On pourrait lire ses derniers instants sur son épiderme trop blanc, blafard. Grisonnant déjà par endroits ou se tachant de rose. Je sais lire sur les corps. Mes doigts la parcourent tendrement, une dernière caresse avant l’inéluctable Y.
Elle n’en a pas besoin. Son intérieur parlerait pour elle. Vie saine, pas de cigarette ni de drogue d’aucune sorte. Pas une pute, étudiante. Vivant chez ses parents. Nulle alimentation du genre chez les indépendants.

Je l’imagine évoluant, sûre d’elle, jouant la timide, peut être, j’imagine son œil à sa place, et le petit sourire qu’elle m’adresse. Je crois que j’aurais fait comme lui. Cette fille est une invitation à la débauche. Gratuite. Mais je l’aurais gardée en vie, moi.
Je ne vais pas t’ouvrir, pas t’abimer, reste pure, petite, reste entière, que lorsque je te regarde je puisse te voir à nouveau, comme avant. Mais si, on se connait, ma main reconnait cette peau qu’elle n’a jamais pu caresser… Mauvais choix.

J’aurais su t’aimer, petite, tu n’as pas choisi le bon, tu as préféré l’homme de la maison plutôt que ton professeur. Ah, oui, le costard cravate, ça donne plus envie que l’homme qui découpe des cadavres pour le compte de la police.
Adieu, gamine, voici ton étiquette, moins on en sait, plus longtemps tu restes là, avec moi. Et ça peut être éternel, je peux faire en sorte qu’on t’oublie. Je crois que je vais aller le remercier quand même, il m’a fait le plus beau des cadeaux. Toi.

Scouiiiic ? Oui, monsieur le rat, affaire classée, et liberté pour toi. Merci de me l’avoir ramenée, elle ne m’avait jamais autant accordé d’attention que depuis que tu m’as donné son œil. Je suis désolé d’avoir gâché ton festin, mais elle, je me la garde. Quant aux autres, il y a bien longtemps que toi et les tiens, vous aviez tout fini.

16 juin 2011

Leitmotive (par Lunatik)

Au menu d'aujourd’hui, ni histoire d’horreur ni, trois fois hélas, croustilleries sexuelles. J’en vois déjà qui envisagent de repartir, déçus et la queue basse. Ils auraient tort.

En fait, je voulais dire deux mots à propos d’un bouquin. Un chouette bouquin. Un recueil dont chaque nouvelle commence par ces deux phrases : Je me suis réveillé(e) avec la marée. Sans doute l’influence du milieu aquatique sur mon cerveau dérangé. Et surtout (c’est pourquoi j’en cause ici) qui a la particularité d’accueillir des textes de Trompette Sournoise, Açir Tanaka et Yunette (les dames en dernier, pour changer). Si ça c’est pas du scoop qui mérite une pleine page sur ce beau blog !

Le livre en question est affublé d’un titre à chier : Leitmotive Opus 1 (parce qu’il y en aura un second, voire un troisième, vraisemblablement). Sérieux, moi je vois ça en tête de gondole à la Fnac, ben je ne cherche même pas à l’ouvrir. Ce qui prouve que je peux être très con, parfois. Ou alors que le titre est une catastrophe marketing.
Bref.

L’important, c’est le contenu. Très bon. Qui se lit sur une jambe, à l’instar de ce Death on two legs de Trompette. Faut s’accrocher un peu plus avec Mutatis mutandis de Açir et De la mnésie au truisme de Yunette, si on ne veut pas finir emporté par la marée.
Tous les trois ont choisi de parler d’amour. C’était pourtant pas une évidence, vu le thème, mais ça prouve indubitablement qu’ici même, sur ce blog sanguinolent, flottent des âmes pures et gonflées d’amour vrai.

Chez Yunette, l’amour est multiple. Les corps, les idées, les visages, les sentiments, tout finit par se mélanger, inévitablement. Une femme, depuis le fond de son lit, va essayer de tirer son épingle de ce jeu de mikado, sans se faire piquer…
De la mnésie au truisme, extrait :
"Égarée. Je crois que le mot me correspond tout à fait. Ils tentent de m’apprendre, de me réapprendre, en fait, qui je suis. Et les voir essayer de raviver en moi les souvenirs enfouis, c’est plutôt amusant. Parfois. On a voulu me faire goûter des roudoudous, il parait que j’aimais beaucoup ça, que je m’en goinfrais étant gamine, vieille de mes huit ans. À la différence que maintenant, je prends soin de mes dents et que je n’ai pas bouffé une seule de ces saloperies depuis bien… dix années entières ! De réveillée, il n’y a eu qu’une dent. Cariée. J’irai me faire soigner, un jour."

Chez Açir, la chair palpite mais toujours, quelque part, l’intellect s’en mêle, tour à tour glacial ou exalté, tandis que les songes font leur trou dans la réalité (et inversement). L’amour est complexe et inavoué. Destructeur, forcément. Mais pour qui ?
Mutatis Mutandis, extrait :
"Cependant, lorsque la nuit tombait, le ciel se teintait de ce bleu sombre si caractéristique piqueté d’étoiles étiques dans lequel se dessinaient les yeux de Seth et la brillance de leurs reflets. J’observais les nues, je m’y noyais et, inexorablement, les cris de Louis ou le babil de Lisa – à moins que ce ne fut l’inverse – me ramenaient vers la réalité, une certaine réalité du moins car celle née du rêve n’était-elle réellement qu’une illusion ? Je trouvais dans mes errements un terreau tangible, une manne inextinguible de félicité. Aurais-je dû y renoncer ?"

Chez Trompette, l’amour est à fleur de sable, il gratte, il réchauffe, il irrite, il se glisse dans les poches sans qu’on y puisse grand-chose. Il épouse les creux et les angles, ceux des corps comme des âmes, aussi difformes soient-ils. Il accueille les naufragés de toutes sortes.
Death on two legs, extrait :
"Mes poches étaient remplies de sable. Pleines à craquer. J’étais riche de sédiments mais impossible de mettre la main sur ma carte bancaire, la moindre petite monnaie ou mon téléphone portable. Je débusquai seulement la carcasse d’un petit crabe mort, dont j’envisageai de faire un porte clefs, à condition que je retrouve un jour mon trousseau.
Dans le sable mouillé, juste au dessus de ma tête, quelqu’un avait pris la peine de tracer quelques mots, entourés de coquillages. L’ensemble était d’assez mauvais goût mais le message était pire encore. J’avais hurlé. Les mouettes s’étaient envolées dans un élan de panique."

En gros, on peut dire que j’ai aimé. Ces trois nouvelles en particulier, ainsi que quelques autres (dont je parlerai un autre jour parce que là, il est tard), même si leurs auteurs ne sont pas membres de ce blog. Je peux, parfois, faire preuve d’une exceptionnelle ouverture d’esprit.
Néanmoins, ma préférence va incontestablement à Death on two legs, parce qu’il touche à la fois mon cœur (que j’ai fragile et tendre, comme chacun sait) et mes zygomatiques (qui ne se décrispent pas si facilement que ça).

Pour vous procurer ce petit chef d’œuvre, rendez vous sur le site des éditions Jacques Flament (les frais de port sont salés comme une vieille morue confite mais franchement, le recueil vaut bien ça)


Plus tard, donc :

A propos de quelques autres nouvelles du recueil...  Je tiens tout d’abord à remercier les auteurs ci dessous de ne pas avoir commis des nouvelles absolument pourries qui m’auraient obligé
a) soit à mentir sur mon beau blog en affirmant qu’elles étaient bonnes
b) soit à me brouiller irrémédiablement  avec eux et/ou la moitié du monde connu en avouant que je m’étais fait chier comme un rat mort en les lisant

J’ai envie de commencer par La vie animale, de Frédérique Trigodet (alias EmmaB) . D’une part parce qu’à l’instar de sa narratrice, j’aime bien les animaux et j’ai du mal avec la vie (trop) commune. D’autre part parce que j’apprécie le style imagé d’Emma.

Ensuite, si vous avez gardé une âme d’enfant et que vous avez le goût des trésors secrets, des questions sans réponse et des poupées russes, alors rendez vous page 160 avec le Pirate Russe de Véronique Pingault, dite Jveuxdusoleil.

Si vous envisagez de faire fortune en commercialisant du jus de bulots aux algues (lyophilisé) et que vous souhaitez éviter toutes les chausses trappes liées à cette dangereuse activité, je vous conseille la lecture d’Une idée pour deux, de Dominique Guérin (Djin, quoi…)

Si vous ne craignez pas les fantômes de l’Histoire, les rendez vous obsessionnels et que vous avez un bon K-way pour affronter le climat normand, lisez donc Des maux venus de loin, de Jean Pierre Boissière (Jean Pierre tout court pour les intimes).

Pour finir, un auteur que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam mais que j’ai pris plaisir à découvrir : Alexandra Berthomet, via Célestine, une nouvelle étrange, tendre et rigolote, à l’image de Célestine, une petite glu à couettes lestée d’un cartable décousu qui ne lâche plus d’une semelle un monsieur fatigué, gentiment dérangé, et qui aurait aimé profiter de ses vacances peinard.

5 juin 2011

Tortura, æ, f. (par Açir Tanaka)

C’est lorsque j’ai enfoncé les premières aiguilles sous les ongles que j’ai commencé à perdre mes moyens. J’avais bien disposé les piquoirs métalliques dans la boîte prévue à cet effet, toutes les extrémités effilées du même côté, mais le compte n’y était pas. En attaquant la seconde main du supplicié, je me suis aperçu qu’il en manquait ; du véritable amateurisme. Bien sûr, le but était atteint, l’homme hurlait en se tordant de douleur, quelques gouttes de sang dégoulinaient avec grâce de ses extrémités mais tout cela était une maigre consolation, le petit doigt de la main droite ne fut pas percé. À toute vitesse, mon cerveau dressait la liste des possibilités pour pallier cet inconvénient : arracher l’ongle, écraser le doigt avec un marteau, y ficher des agrafes… Les potentialités étaient multiples mais aucune n’aurait pu minimiser ma lacune. En désespoir de cause, je manipulai la planche de torture qui, de sa position horizontale, passa à la verticale. La victime poussa un cri étranglé, les anneaux contenaient son cou, ses poignets et ses chevilles en maintenant jambes et bras écartés. Pourtant, ma manœuvre fut si brusque qu’une des aiguilles susnommées, sans doute mal fichée en chair, tomba au sol. La verticalité permettait une meilleure visibilité de mon public, l’homme en uniforme parut satisfait mais ne put réprimer un sourire goguenard devant la chute de la pique ; mon embarras semblait particulièrement le réjouir.
Cet air ironique me fit perdre le reste de mes capacités. Je restai un instant sans mouvement, dans l’expectative, je savais l’efficacité des tortures sexuelles et, malgré mon agitation, je sus procéder avec rigueur et correction – j’avais vu un de mes confrères brûler au chalumeau les parties d’un malheureux mais, si cela provoquait des douleurs vraiment incoercibles, il en résultait également une affreuse odeur de cochon carbonisé du pire mauvais goût. Je saisis donc mon scalpel (un modèle de spécialiste que j’avais acheté pour l’occasion) et commençai à peler proprement la verge de ma victime, c’était un exercice très délicat car la peau du gland était si fine qu’un moindre faux geste me l’aurait fait trancher, ce que je ne voulais pour rien au monde. De plus, les soubresauts de mon martyr ne me rendaient pas la chose aisée. J’y parvins tant bien que mal mais, lorsque ensuite j’achevai presque les bourses – dont l’épluchage était pourtant nettement plus simple – mon souffre-douleur, qui avait jusque là supporté avec un stoïcisme relatif son pelage de scrotum, émit un tel hurlement que je sursautai et tranchai involontairement les chairs à vif qui retenaient encore le testicule gauche. Celui-ci chut, je pâlis, du coin de l’œil je vis l’homme en uniforme griffonner quelque chose sur son carnet ; j’étais fichu.
Comble de malchance, ma victime choisit cet instant pour tourner de l’œil – il ne souffrait donc plus, du moins consciemment – et j’eus toutes les peines du monde à le ranimer. En mon for intérieur, je fus contraint d’admettre qu’il s’agissait d’une faute grave et, sans même le regarder, j’imaginais l’homme en uniforme noter ses désobligeants commentaires sans discontinuer. Je regardais ma victime avec colère, cet ignoble type cloué sur sa planche me faisait passer pour un moins que rien ; je voyais mon professionnalisme se muer en rage et, là, ce fut la catastrophe. Tout à ma fureur, je ratai la brûlure des paupières au fer chauffé à blanc, l’un des yeux y resta collé, les borborygmes du supplicié ne plaidaient pas en ma faveur. Pour me débarrasser de l’œil fixé sur le tison, j’agitai avec vigueur la barre métallique et, dans un geste inconsidéré, fracassai le crâne du persécuté. J’entendis un craquement sourd, la tête de l’homme bascula vers l’avant, il était mort avant que j’en aie eu fini avec lui, j’étais ridiculisé ; comble de l’ironie, en baissant les yeux, je m’aperçus que le sang qui dégouttait de son pénis dépecé avait taché mes chaussures.
Je me retournai vers l’homme en uniforme qui me regardait d’un air entendu. Lentement, je récupérai les aiguilles sous les ongles du mort, abandonnant celle qui était tombée, je ne voulais pas m’humilier à la rechercher dans la mare de sang et de peau. Mon scalpel à la main, je fixai dans mon esprit le visage de l’homme en uniforme. C’était bien sa responsabilité si j’avais si misérablement achoppé, son regard dans mon dos m’avait causé de l’appréhension, j’avais perdu mes moyens. Je me jurai de retrouver cet homme, de le dépouiller de son uniforme et, avec l’onéreux scalpel que je tenais entre mes doigts blêmes, de le dépecer à son tour, de la tête au pied, sans qu’il ne perdît une seule fois connaissance, sans que mourût avant que je le décidasse ce vil examinateur à cause duquel j’avais échoué à mon examen de bourreau.

30 mai 2011

Sept obscurs objets du désir (1 : de l'acédie thomiste sans spiritualité) (par Açir Tanaka)

D’aucuns prétendent que la paresse est la mère de tous les vices ; si d’aventure, elle possède réellement le pouvoir de générer tant de perversions, il serait fort dommage de ne pas sombrer en son pouvoir. D’ailleurs, quoi de plus aisé et naturel que la paresse ? Certes, nombre de dépravations nécessitent inventivités et efforts, sans compter tout un tas d’accessoires aussi onéreux que superfétatoires. Pourquoi investir dans l’achat d’un fouet lorsqu’une main peut produire un effet presque similaire ? Pourquoi dépenser en godemiché alors que tant de queutards ne demandent qu’à utiliser leur engin, quel qu’en soit la visée ? Quid de ces objets transitionnels, l’homme ne se suffirait-il plus à lui-même ?
Enfin, de nombreux vices sont à la portée de tous, sans matériel annexe, sans préparation dispendieuse, tout en octroyant une félicité subtile. La méchanceté gratuite, pour ne citer qu’elle, est, en plus du plaisir intense qu’elle procure, d’une facilité déconcertante : il suffit tout simplement de se laisser aller à sa nature humaine, empreinte de bassesse – n’est-ce pas un des traits qui font de nous des êtres supérieurs aux animaux ? Et que dire de la masturbation et de son effort minimum ? Michel Tournier en glosait admirablement dans Les Météores, notant avec quelque raison que la position naturelle de la main la place devant le sexe ; un peu d’imagination (certains diraient d’immoralité) fait le reste. Les exemples pourraient se multiplier à l’infini.
Alors, pourquoi se contenter de misérables péchés véniels lorsque le mouvement moindre nous conduit vers de plus hautes destinées ? Voyez grand, que diable !

14 avril 2011

Celui qui trouve les vaches (par Castor)



La violence du choc m’avait envoyée sur le cul deux mètres plus loin, la bouche grande ouverte, la robe relevée jusqu’à la limite de la décence. Des particules lumineuses dansaient devant mes yeux, tandis que les documents que je tenais à la main avant l’impact retombaient gracieusement dans la flaque d’eau où trempaient déjà mes quartiers arrière.

Quelques instants avant, je déboulais au galop de derrière le kiosque. La toute nouvelle photocopieuse high-tech venait de nous faire une crise, suivie de près par celle du directeur. Il était fou de rage, et avait balayé d’un revers mon paquet de pop-corn king size, heureusement presque vide. Puis menacé de m’expédier à Singapour pour le service après-vente dans le même carton que la putain de bécane si je ne lui copiais pas immédiatement à la boutique d’en bas la demi-douzaine de dossiers urgents de la journée.

L’homme qui m’avait renversée se tenait devant moi, un peu chancelant, visiblement désespéré par sa maladresse. Je suis petite, moins d’un mètre soixante, et la rencontre avec ce grand type m’avait vraiment sonnée. Il s’était accroupi, m’avait pris les mains, et demandé si j’allais bien. Un sosie de l’acteur indien Shahrukh Khan, en plus jeune, et en plus grand. Il m’avait relevée très doucement, et insisté pour m’offrir un remontant au café en face. J’étais pressée, et l’avais envoyé promener plutôt grossièrement, mais il avait un air tellement penaud en ramassant mes photocopies, que j’avais fini par accepter un rendez-vous en fin d’après-midi, après le boulot.


Il s’appelle Govind. Il m’expliqua ce fameux soir que son prénom était un nom de Krishna, et qu’il signifiait « le berger », ou encore « celui qui trouve les vaches ». Après avoir éclaté de rire en même temps, nous avons passé dans ce bistrot les trois heures suivantes à nous raconter notre vie, à glousser, et à mettre à mal le stock de cacahuètes.

En fait, nous bossions dans le même immeuble moderne, moi comme secrétaire pour les cadres de Bova & cow, une boîte de viandes/expéditions/frigorifiques, lui comme garçon de bureau pour le panel de notaires du douzième étage. J’avais d’ailleurs eu affaire à l’un d’eux lors du décès de ma mère, deux mois auparavant.

Govind est un garçon d’une délicatesse et d’une tendresse extraordinaires. Il a cette façon, quand nous sommes assis, de faire couler mes cheveux entre ses doigts, puis de remonter doucement ma robe sur mes cuisses en souriant, et de poser ses lèvres derrière le lobe de mon oreille… Bon sang, ça me rend folle ! C’est pendant un de ces moments intimes et délicieux qu’il m’a avoué, en me lorgnant comiquement comme un gamin qui va prendre une beigne, que notre rencontre n’était pas tout-à-fait fortuite. Il était tombé amoureux de moi depuis un moment, et son ami qui tenait le kiosque à journaux l’appelait sur son portable quand j’apparaissais dans les environs. Je lui ai alors demandé si le fait de me culbuter dans la rue plutôt que dans un plumard faisait partie des techniques de drague traditionnelles indiennes. Ça l’a fait hurler de rire, et il m’a expliqué, entre deux hoquets, qu’il m’avait perdue de vue, et s’était mis à courir pour essayer de me retrouver. Je lui ai promis d’aller casser la figure à son crétin de copain à la première occasion, et de prendre mon journal à la maison de la presse, désormais. Il m’a assuré, en dégrafant mon soutien-gorge, que j’avais raison, que son ami avait été très vilain, et que tout compte fait, il ne lui était plus d’aucune utilité depuis que nous étions ensemble.

Govind fait partie de la rarissime catégorie des gens qui donnent, il ne demande jamais rien, il ne m’a jamais laissé payer un restaurant ou une consommation. Jamais je n’ai eu un petit ami aussi désintéressé, et ça me touche profondément. Après trois mois de bonheur intense, nous avons décidé de changer d’air, de ficher le camp dans un autre pays.  Entre-temps, mon bel amant s’était installé chez moi, le loyer de son logement étant hors de prix. Il aurait aimé partir en Inde, où vit une partie de sa famille, mais je n’étais pas d’accord. New-Delhi, pour moi, aurait été un exil.

Il m’a alors proposé une alternative géniale : Maurice, l’île de France. Un petit paradis dont la population est à large majorité indienne, où l’on peut parler français, où la nature et la mer sont omniprésentes. Un de ses oncles installé là-bas nous a envoyé quelques photos, dont celles de la ravissante église rouge et blanche du Cap Malheureux, et d’une petite maison avec varangue en vente dans les environs, pas loin de la mer. Un peu plus de cinquante mille euros que ma mère m’avait laissés et les maigres économies de Govind allaient nous permettre de partir sans trop de problèmes. Cet argent, de toute façon, était destiné aux voyages dont je rêvais depuis toujours.

Le premier jour de notre nouvelle vie est finalement arrivé. Les meubles ont été vendus, ne reste que l’indispensable pour moi. Mon aventurier va partir en éclaireur pour les derniers travaux et aménagements. Comme son modèle bollywoodien, il est très romantique, et il tient absolument à ce que notre petite maison soit un cocon. Qu’elle soit dotée d’une cuisine aux couleurs vives, et d’une chambrette moelleuse avec… eh bien, en fait, c’est tout ce qu’il nous faut pour le moment, n’est-ce pas ?

Je devrais pouvoir le rejoindre dans deux petites semaines. Avant de monter dans le taxi, il m’a serrée dans ses bras, et a déposé à la commissure de mes lèvres un baiser léger comme un colibri.

Trois semaines ont passé. Mon ordinateur portable est ouvert devant moi. Les yeux au plafond, je pioche machinalement dans le sachet de chips.

La boîte de réception de ma messagerie est vide, et le téléphone de Govind ne répond pas. Je ne sais pas trop comment faire pour les communications internationales… J’aimerais bien qu’il me donne des nouvelles. J’ai donné ma démission au bureau, et pour l’argent, ça va être juste.

Maintenant que l’appartement est veuf de tous ses meubles et de la multitude d’éléments qui lui donnaient son caractère, il a l’air de ce qu’il est : un galetas. Le papier peint pisseux révèle toutes ses déchirures, ses plaies exsudant le nitre, et la trace fantôme des tableaux et photos qui recouvraient sa misère. 

Contre le mur, quelques cartons crasseux remplis des derniers objets, la plupart venant de maman. Un fatras hétéroclite qui restera probablement là encore longtemps. De vénérables albums photos vides aux pages collées, des vieilles cassettes vidéo, un ancien moulin à légumes en alu. Des merdes, quoi. D’un tas hirsute de fils électriques emmêlés émerge la tête de mon vieux Chonchon, avec son oreille décousue et sa fourrure pelée par l’âge et les câlins. L’ours le plus fidèle du monde.

La journée ayant achevé de se traîner, je suis allée faire une rapide toilette. Même le miroir a un air morne qui me pétrifie. Il me renvoie mon faciès blanc et rond, mes petits yeux enfoncés dans la graisse, mes longs cheveux noirs qui font ressortir les pâles bourrelets de mon cou.

 Je vais aller à mon ordinateur, consulter une dernière fois la boîte de déception .

Tirer Chonchon de son exil et essayer de répartir mes quatre-vingt -sept kilos sur le vieux canapé en serrant mon ours dans mes bras.

Et dormir.